05.06.2009
Dmitri Lipskerov - Le dernier rêve de la raison
Les toutes jeunes éditions du Revif aiment prendre des risques. Ainsi, elles osent publier un roman d'un auteur russe totalement inconnu en France, Dmitri Lipskerov, et pire, ce roman est un roman fantastique, Le Dernier rêve de la raison (Последний сон разума).


Ilya Ilyassov est un pauvre Tatar de Crimée, à la physionomie franchement asiatique. Accusé dans sa jeunesse d'avoir été le responsable de la noyade de sa petite amie, il est tabassé et laissé pour mort, puis quitte sa Crimée natale pour s'en aller vivre dans une ville de Russie, qu'on devine être une banlieue de Moscou. Là, il y obtient un emploi de poissonnier dans un de ces petits magasins d'alimentation comme on en trouve dans tous les quartiers russes. Il y passera quasiment toute sa vie, employé modèle, éternel célibataire.
Son seul ami: un silure, qu'il élève dans un aquarium, sous son comptoir. Pourtant un jour, un magasinier tue par pur plaisir le poisson en question. Et le soir même, Ilya Ilyassov se métamorphose et devient un énorme poisson hantant le fond d'un étang tout proche. C'est là le début d'une suite de petits miracles qui vont bouleverser le quotidien trop banal de plusieurs habitants du quartier: Ilya le poisson va donner naissance à des myriades d'enfants nés d'oeufs, dont beaucoup seront tués dès les premières minutes par les corbeaux de la décharge voisine. De même, le policier chargé de l'enquête sur la mort présumée d'Ilya va voir ses jambes grossir démesurément, la peau en devenant translucide et même lumineuse. Lipskerov introduit ainsi, par petites touches, des éléments absurdes voire merveilleux dans la grisaille russe.
Le roman de Dmitri Lipskerov se base sur cette grisaille, ce quotidien justement, un quotidien terrible: tous les gens du quartier ont des connaissances, mais aucun n'a vraiment d'ami. Ils vivent ensemble, se cotoient sans jamais vraiment s'apprécier. Ils ne font QUE vivre ensemble, dans un matérialisme terriblement terre à terre que peu de choses parviennent à bousculer. Ainsi, quand le policier finit par avoir des jambes de la taille de celles d'un éléphant, le premier réflexe des médecins n'est pas de procéder à des analyses, mais d'appeler le représentant local du Livre Guiness des Records. Lorsque des enfants d'Ilya sont tout de même sauvés et pris en charge par des gens, ceux-ci ne s'étonnent guère que les enfants puissent parler au bout de trois jours: seules d'ailleurs deux femmes (une employée du magasin et une assistante d'un orphelinat) parviennent à s'en effrayer. Et lorsque l'un d'eux se met à se transformer petit à petit en arbre et à délivrer des prophéties, nul ne se pose la question du pourquoi: on s'empresse simplement de venir le consulter avant que la transformation ne soit totale.
C'est grâce à ces introductions de merveilleux dans ce quotidien gris – les passages oniriques entrelardant une description fine du réel – que Lipskerov parvient à faire un roman formidable, tour à tour drôle, puis terrifiant (voire écoeurant), ou bien simplement émouvant. Le lecteur reste saisi par un style simple, et se laisse aller à suivre l'auteur dans sa narration, sans pour autant savoir quel en est le but. Et lorsque l'on referme le livre, on ne peut être tout à fait certain d'avoir tout compris, mais on peut être sûr d'une chose: d'avoir lu un texte profondément humain et marquant.
08:54 Publié dans (éd.) Revif, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lipskerov


