20.12.2009

A propos de Valeri Brioussov - une interview d'André Cabaret

Nous avons saisi l'occasion de la parution du recueil Les Derniers martyrs, de Valeri Brioussov, pour poser quelques question à son traducteur, André Cabaret:

 

Voilà plus de vingt ans que vous travaillez à traduire l'oeuvre de Valéri Brioussov. Qu'est-ce qui vous passionne tant chez cet auteur? Comment vous est venue l'idée de ce recueil?

Au départ, Brioussov n'était pour moi qu'un poète symboliste parmi d'autres, que j'ai un peu visité au cours de mes études. Beaucoup plus tard, fournissant des traductions pour la revue Antarès, j'ai cherché  des textes intéressants et suis tombé par hasard sur la République de la Croix du Sud. J'ai découvert alors un prosateur méconnu dont les nouvelles flirtaient sinon avec la science-fiction, du moins avec une certaine forme d'anticipation ou de fantastique. J'ai traduit dans la foulée les Derniers martyrs et La Terre. Quelques années se sont encore écoulées et j'ai commencé à travailler pour les éditions Circé. Je leur ai proposé mes traductions de Brioussov, dont j'avais entre-temps acquis toutes les nouvelles rassemblées en un seul volume aux éditions Sovietskaïa Rossia (1983).

 

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Il y avait là-dedans des textes inachevés (par exemple : La Révolte des machines) et il en manquait d'autres (Les Récits de Macha). Je me suis attelé à la tâche, avec l'intention de constituer un recueil complet des récits achevés de Brioussov, les romans ayant paru ailleurs (chez L'Âge d'homme, notamment). Pourquoi ? Pour que le lecteur français découvre à son tour cet auteur prolifique, qui ouvre des perspectives fascinantes sur la culture russe du début du xxe siècle. Un volume intitulé L'Axe terrestre a paru chez Circé, au format poche, en 1998, mais il n'y a pas eu de suite et cela ne représentait qu'un tiers des textes.

 

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Le travail de restitution en français d'une œuvre étrangère est une joie en soi. C'est un plaisir véritable que de voir surgir sur l'écran (ou sur la feuille) un texte qui a l'air de naître sous vos doigts, sachant que cela fait aussi d'une certaine manière revivre l'auteur. Ce qui m'a fasciné chez Brioussov, c'est son exploration méthodique des abîmes les plus sombres, les plus morbides, les plus étranges de l'esprit humain. Symbolisme, décadence, hyper-réalisme, fantastique cohabitent dans une logique implacable, sans solution de continuité entre tous les genres. Le tout servi par une langue à la fois simple et flamboyante. Les personnages, toujours entre névrotique et psychotique, à la limite du pervers, du dépravé, de l'amoral, sont en situation border line, et s'ils passent de l'autre côté de la ligne, c'est en restant néanmoins profondément humains – trop humains. Bref tout ce qui satisfait l'amateur de littérature décalée.


Les textes présents dans ce recueil sont vraiment très divers. On a parfois l'impression d'avoir affaire à des auteurs différents. On peut se poser la question, notamment en ce qui concerne les textes historiques, de s'il ne s'agirait pas de textes de commande. Cela peut-il être le cas?

Non : Brioussov n'écrivait pas sur commande. Il avait déjà tant à faire avec toutes les pistes qu'il se proposait à lui-même qu'il n'aurait tout simplement pas eu le temps d'honorer une commande ! C'est ce qui explique la disparité entre les textes : chacun est une expérimentation menée par l'auteur. Il s'essaie à tel genre, à telle manière d'écrire, à telle technique, et il creuse son sujet. L'important pour lui étant de concrétiser par écrit un projet précis, qu'il ait pour cadre une époque historique, une relation amoureuse ou un univers parallèle.


Brioussov est connu pour son engagement dans la Révolution. Pourtant, en définitive, cela se ressent peu dans son oeuvre. Même ses oeuvres les plus visionnaires, comme La République de la Croix du Sud, Les Derniers martyrs, ou encore La Terre (que nous avons réédité dans Dimension URSS) sont particulièrement ambigus, en tout cas peu partisans. Comment expliquez-vous cela?

Brioussov ne se positionnait pas en tant que militant politique. Il était un écrivain, un poète, un intellectuel, et, pour lui, les recherches formelles comptaient plus que les réformes sociales. S'il a adhéré, au moins en partie, aux idées révolutionnaires, c'est comme la plupart de ses confrères : sans avoir une vision très claire de l'avenir ni s'enrôler sous la bannière du parti. Tous, ils appréciaient dans l'événement révolutionnaire son caractère cataclysmique, sa force de destruction d'un passé entaché de toutes les tares, et la liberté qu'elle apportait aux créateurs débarrassés de la censure tsariste autant que de l'auto-censure. Il n'est pas certain que beaucoup aient mesuré avec exactitude vers quoi tendaient les bolchéviks avec leur remise en compte radicale du passé et leur volonté de construire un monde nouveau et un homme nouveau, à partir de leurs principes. Brioussov a eu la « chance » de mourir en 1924, avant d'être broyé par le système qui se mettait en place. Il n'en reste pas moins que, désireux « d'être un précurseur dans n'importe quelle nouvelle affaire », il a effectivement pris à bras-le-corps certaines responsabilités : il a administré le service de la Bibliothèque de Moscou et présidé l'Union russe des poètes. Mais il n'avait pas la fibre politique.


Vous avez publié dans ce recueil une pièce d'archive inédite, Les Récits de Macha, dont le ton et la structure fait plus penser au résultat d'une enquête ethnographique à la Afanassiev. Brioussov a-t-il effectué lui-même ce type de travail de collecte?

Oui. Cela faisait partie de ses préoccupations de linguiste.


Comptez-vous publier encore d'autres oeuvres de Brioussov?

Pas vraiment puisque tout ce qui était en prose a déjà été traduit, à part un court roman d'aventure intitulé La Montagne de l'étoile (daté de 1899 et publié pour la première fois en 1974 dans la revue soviétique Fantastika) qui n'ajouterait rien à la gloire de l'écrivain... Quant à la poésie, honnêtement, je préfère ne pas m'y attaquer...


Et sinon, quels sont vos projets en cours, que ce soit dans le domaine de l'Imaginaire ou d'autres?

Actuellement je travaille sur l'histoire de mes parents. Ils se sont connus en Allemagne pendant la guerre, maman arrivant de Kharkov en Ukraine et papa de Mortagne-au-Perche. C'est déjà très romanesque en soi. J'en suis à peu près à la moitié.

Sinon j'ai deux ou trois polars sur le feu et plusieurs traductions en vue, pour Kéruss  ou pour d'autres éditeurs.

 

Valeri Brioussov - Les Derniers martyrs

Il fallait être une petite structure éditoriale, propre à prendre des risques quand les grosses se reposent sur leur patrimoine, pour oser publier un tel ouvrage : un recueil des nouvelles « extraordinaires » de Valeri Brioussov (1873-1924). C'est ce qu'ont fait les éditions québécoises Keruss, et nous ne pouvons que les en remercier. Faisant suite aux Pensées intimes, du même auteur, et aussi traduites par André Cabaret, Les Derniers martyrs regroupent l'ensemble des textes fantastiques, historiques, voire de Science Fiction de celui qui fut un des leaders du mouvement symboliste dans la Russie tsariste agonisante et à l'aube du monde soviétique.

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Du fait du caractère exhaustif de l'ensemble, il va de soit qu'on obtient là un recueil très divers, et le traducteur n'a pas fait le choix de classer ces textes en fonction de leur genre. Et c'est tant mieux, car ainsi, il évite au lecteur un possible sentiment de répétition. Car les textes historiques de Brioussov peuvent parfois sembler redondants. s'ils ont des cadres très divers (l'Italie antique, médiévale ou de la Renaissance, les bords de la Baltique au Moyen Âge), l'histoire qu'ils racontent est trop souvent la même : un amour impossible entre deux personnes de classes différentes. Il n'empêche qu'ils se lisent avec plaisir, notamment la magnifique Rhéa Silvia, une reconstitution magnifique de la Rome antique mourante, prise sous les feux croisés des conquérants goths et des armées venues de Grèce sous la conduite de Bélisaire.

Les textes fantastiques sont d'une autre nature. Se déroulant le plus souvent en Russie même, ils ont d'apparence une allure classique. Pourtant, ils ont bien plus de profondeur qu'ils n'en ont l'air. Ainsi Les Soeurs, qui rejouent à leur manière le jugement de Pâris, un jugement qui là aussi tourne mal. Brioussov explore ce qu'il peut y avoir de plus sinistre, de plus bancal dans l'âme humaine. Maintenant que je suis éveillé montre le parcours d'un psychopathe qui préfère les cauchemars à la vie éveillé, allant jusqu'à se droguer pour dormir le plus possible dans des rêves torturés et sinistres. La Défense nous présente un jeune galant qui pousse le mauvais goût jusqu'à prendre l'apparence d'un mari décédé pour séduire la veuve. Seule déception dans ce registre : Eluli, fils d'Eluli, qui use du poncif de l'expédition archéologique en territoire mystérieux pour planter une histoire fantastique finalement banale.

Mais là où Brioussov est le plus grand, le plus impressionnant, c'est dans ses récits pouvant se rapporter à la Science Fiction. Il y fait là oeuvre de visionnaire, dans des textes hélas trop peu nombreux. La République de la Croix du Sud est un texte déjà connu des anciens lecteurs de la défunte revue Antarès. Mais il méritait largement une réédition. Brioussov y décrit l'ascension et la chute d'une société créée de toute pièce, en Antarctique, par un trust de firmes métallurgiques. Ces firmes ont une vision toute paternaliste, typique du patronat du XIXe siècle, de la société, qui vire en définitive à une sorte de dystopie, monde de progrès techniques fulgurants dans lequel les habitants ne vivent que dans une pseudo-liberté. Et c'est cette absence de liberté, pourtant non perçue de façon consciente par les habitants, qui va mener ce monde à la catastrophe.

Les Derniers martyrs, qui donne son nom au recueil, est assurément un chef d'oeuvre. Texte ambigu, il se place dans un monde parallèle, dans le cadre d'une révolution qui mène à la condamnation d'une secte religieuse. Défense de l'Orthodoxie face aux persécutions bolcheviques ? Pas le moins du monde. On ne dévoilera pas ici la chute de cette nouvelle, saisissante : elle montre juste que Brioussov avait un talent immense.

On conclura cette critique par un texte de jeunesse de l'auteur, Chevauchée nocturne (1908), texte très intéressant pour l'histoire de la Science Fiction. Il y est en effet question d'un jeune homme discutant avec le Diable, celui-ci lui proposant d'aller visiter d'autres mondes dans l'univers. Et c'est l'occasion pour Brioussov de faire une description d'extraterrestres remarquable. Qu'on en juge :

« Une végétation croissait partout. Elle bougeait doucement. C'étaient des tiges orangées, grosses comme un bras, enracinées dans le terreau ; elles portaient des feuilles étroites, à peine déroulées, pareilles à des écailles, avec un chapeau arrondi à leur extrémité, comme une petite coupelle. Celle-ci était couronnée de pétales, à peine développées elles aussi, entre lesquelles on voyait, qui reflétait le ciel, quelque chose comme des yeux. » Et chose surprenante pour l'époque, ces créatures à l'aspect de plantes s'unissent par trois, ce qui ne manque pas de choquer le narrateur.

Les Derniers martyrs s'avère donc être un recueil remarquable, très diversifié et intéressant non seulement les passionnés d'histoire de la littérature russe, mais tout simplement les amateurs de bon fantastique. Malheureusement, les éditions Keruss sont actuellement très mal distribuées en France. Il est toutefois possible de passer commande directement sur leur site internet.

31.12.2008

Henry Lion Oldie - La voie de l'épée

 

Après avoir publié la traduction des Parias du 8e commandement, d'Henry Lion Oldie, auteur bicéphale ukrainien, les courageuses éditions québécoises Keruss ont achevé cette année la publication de la trilogie de La Voie de l'épée.

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La critique


L'émirat de Kabir, avec à sa tête le débonnaire Daoud Abu-Salim, est au coeur d'un vaste empire, un empire remarquable par sa stabilité: depuis des siècles, nul meurtre, nul crime n'y a été commis. Il faut dire que l'empire ne connaît plus aucun ennemi extérieur, et que sa population est habituée depuis longtemps à inculquer aux enfants, dès la naissance, le respect de la vie humaine. Pourtant les armes abondent: elles y sont même prestigieuses, et on se les transmet au sein des familles de siècle en siècle. Les duels aussi, sont nombreux, ainsi que les tournois. Mais les blessures y sont extrêmement rares: une discipline de fer fait que l'on contrôle ses coups. Ces duels sont d'ailleurs renommés « discussions ». Ainsi, les humains, hommes ou femmes, semblent avoir érigé l'escrime au rang d'art de vivre.

Reprenons.

L'émirat de Kabir, avec à tête le yatagan Shèshez Abu-Salim, est au coeur d'un vaste empire, un empire remarquable par sa stabilité: depuis des siècles, nul meurtre, nul crime n'y a été commis. Il faut dire que l'empire ne connaît plus aucun ennemi extérieur, et que sa population est habituée depuis longtemps à inculquer aux suppléments, dès leur naissance, le respect de la vie. Et pourtant les duels abondent, ainsi que les tournois. Mais les blessures y sont extrêmement rares: une discipline de fer fait que l'on contrôle les coups de ses suppléments. « Il est idiot d'abimer un supplément ». Ces duels sont d'ailleurs renommés « discussions ». Ainsi, les étincelants semblent avoir érigé l'escrime au rang d'art de vivre.

Tel est le postulat des Oldie dans cette curieuse trilogie: les humains sont persuadés de contrôler leurs armes, alors que les armes, nommées « étincelants », dotées d'une âme, sont persuadées de contrôler leurs suppléments humains. Les deux sociétés coexistent ainsi sans le savoir, sans se rendre compte que tout s'y mène en parallèle: lorsque deux humains discutent, leurs armes tiennent la même conversation.

L'émirat de Kabir est un havre de paix, et il en est ainsi jusqu'à ce que lors d'un tournoi, un étranger réussisse à trancher la main de Chen Ankor, supplément de l'épée Dan Guien, la plus fine lame de l'empire. Cet étranger fait partie d'un groupe d'anciens prisonniers capturés par des nomades, et venus avertir l'empire que ces peuples sauvages ne tarderont plus à se lancer à l'assaut de cette proie aisée, incapable de se défendre tant la violence lui répugne.

Secrètement, ces anciens prisonniers tentent de restaurer le goût du meurtre dans cette société qui l'a oubliée depuis des siècles. Et c'est Chen Ankor / Dan Guien, qui va se lancer à leur recherche, puis tenter de stopper Shoulma, la horde nomade. Mais sa mutilation, de la main droite, n'en fait plus un combattant. Qu'a cela ne tienne, n'ayant plus rien à perdre, il accepte, sur le conseil du bouffon de l'émir, de se faire poser par un étrange forgeron une main de fer, ancien gantelet d'armure d'un antique héros de l'émirat. Ce geste désespéré se transformera en miracle: non seulement la main finira pas s'animer, mais elle permettra de plus le contact entre Chen Ankor et Dan Guien. L'humain fera la connaissance de son épée et l'étincelant fera la connaissance de son supplément.

C'est donc un roman schizophrène que nous offrent les Oldie: deux personnalités en une seule, deux héros qui petit à petit n'en font plus qu'un, au point, en définitive, de se désigner par les expressions « Moi-Chen » ou « Moi-Dan Guien ». Et pourtant, il n'y a qu'une seule trame, un seul récit.

Le lecteur doit donc s'habituer à trois situations totalement différentes: dans le premier volume, chaque partie est dédiée à tour de rôle à l'épée, puis à l'humain. Il en est de même dans le deuxième, à la différence près que ces deux entités pensantes ont appris à communiquer, et ne s'en privent pas. Enfin, dans le troisième volume, même si les auteurs maintiennent cette alternance, elle n'est plus du tout sensible: la fusion des personnalités est telle qu'on n'y prête plus la moindre attention. C'est là un véritable tour de force littéraire.

D'une trame relativement banale (encore un grand empire menacé par de sombres hordes barbares), les Oldie ont réussi à tirer un véritable roman psychologique, doté d'une réflexion intéressante sur la place de la violence dans la société. Un monde sans violence est-il réellement viable?


La trilogie de La Voie de l'épée constitue donc une véritable innovation dans le domaine de la Fantasy, ce qui est, il faut bien l'avouer, une réelle prouesse dans ce genre très porté sur les stéréotypes.


La fiche technique:


Editions Keruss (Longueil, Québec)

vol. 1: Kabir, 2007, 210 p., ISBN 978 2 923615 02 8

vol. 2: Meilan, 2008, 268 p., ISBN 978 2 923615 03 5

vol. 3: Shoulma, 2008, 263 p., ISBN 978 2 923615 04 3


Les trois volumes sont traduits par Pavel Zakharov



L'interview


Russkaya Fantastika: Vous faites référence, tout au long du récit, à de grands textes épiques du monde entier (le Kalevipoeg, les récits sur Gesser Khan, ceux sur Niourgoun Boôtour le Yakoute, le Mahabharata, pour ne prendre que quelques exemples). En dehors du fait que cela trahit une grande culture, est-ce que cette littérature épique constitue pour vous une véritable passion?

Henry Lion Oldie: Depuis notre jeune âge, nous nous passionnons pour la poésie épique de différents peuples. Durant des années, nous avons assemblé chez nous une collection importante de livres. Ce sont des dizaines de volumes comprenant entre autres le Mahabharata indien, le Gouroulitadjik, des sagas scandinaves et islandaises, le Shah-nameh de Firdousi, le Kalevala, la Bibliothèque d'Apollodore, le Chant des Nibelungen, le Gesserbouriate, le kazakh Manas; les légendes du Japon, de Chine, de Géorgie, d'Afrique... En effet, la poésie épique, en dehors de donner des notions sur un peuple, pose carrément un ensemble de questions biens intéressantes – historiques, philosophiques, sociales, religieuses, sacrales, métaphysiques.

A l'époque, nous avons écris un roman épique, L'oppresseur bleu-sombre des créatures, Черный Баламут (traduction exacte du nom sanscrit de Krishna Janardana) dont la base était la grandiose poésie épique qu'est le Mahabharata. En utilisant ce texte de l'Inde ancienne nous avons soulevé une série de problèmes actuels, et à notre avis épineux, sur ce qui est tout naturel: la ruine des empires, les degrés de liberté dans une société structurée, les relations entre l'Amour, la Loi et l'Intérêt... Nous avons aussi écrit un Cycle achéen qui comprend les romans Il ne doit exister qu'un seul héros (Герой должен быть один) et Ulysse, fils de Laërte (Одиссей, сын Лаэрта) qui embrassent la réalité de la Grèce ancienne depuis la naissance d'Héracles jusqu'au retour d'Ulysse dans son foyer.

Il y a aussi dans d'autres de nos livres des passages avec des allusions épiques.


RF: Le motif de la main coupée remplacée par une prothèse métallique, et celui des armes dotées d'âme se retrouve chez les Celtes, en Irlande ancienne. Pourtant, ce sont deux motifs qui ont aussi été employés par un autre grand auteur de Fantasy, Michael Moorcock. Laquelle de ces deux sources est à l'origine de La Voie de l'épée?

HLO: En effet, le motif des armes qui sont douées de volonté et de raison s'observe dans les légendes de plusieurs peuples: non seulement chez les Celtes et les Irlandais mentionnés par vous mais aussi chez les Arabes, les Japonais, les Germains... Depuis des siècles, il était d'usage de donner des noms propres aux épées remarquables et on traitait vraiment ces armes comme des êtres humains.

En effet, ce paradoxe – l'animation et l'esthétisme des armes, malgré leur prédestination à verser le sang – nous a amenés à l'idée d'une utopie féodale, d'un monde où toutes les armes sont animées et douées de raison. De plus, ces armes considéreraient les gens comme leurs suppléments déraisonnables. Cela ne serait pas une « dérogation » mais une civilisation entière d'armes blanches qui n'accepterait pas de violence.

Cela nous a permit de parler avec le lecteur de l'agression comme partie intégrante de la mentalité de l'homme, et des moyens de son élimination ou de son domptage; ou encore de sa transformation en force créatrice, en art. C'est en effet notamment de cela que s'occupent tous les véritables arts de combat – auxquels, à propos, nous avons consacré trente années de notre vie, et dont nous continuons de nous occuper encore maintenant. Nous voulions écrire un livre sur le métier et l'art, sur le conflit des cultures et les valeurs de la vie...

Mais sur le sujet de la main artificielle « vivante », nous étions plutôt influencés par le récit de Jean Ray, La Main de Goetz von Berlichingen, qui nous avions lu durant notre jeunesse précoce dans un des recueils de l'imaginaire. Il y avait un tel chevalier avec une main de fer animée...


RF: Le monde de Kabir, est-ce un monde parallèle au notre, ou bien une métaphore du notre?

HLO: Il s'agit plutôt de notre monde avec une histoire et une géographie alternatives. Regardez la carte de l'Europe et l'Asie réelles, « rétrécissez »-la une fois à une et demi, focalisez autour d'un centre se trouvant approximativement sur le territoire de l'Iran. Et maintenant repartez en arrière de quelques siècles. Modifiez une série de noms géographiques, échangez-les contre d'autres (mais apparenté du point de vue étymologique et linguistique. Ajoutez un élément fantastique : l'existence parallèle de deux civilisations – celle des gens et celle des armes blanches raisonnables. Finalement vous obtiendrez le monde de Kabir. Kabir elle-même est Khoresm; Meilan est la Chine et Shoulma, la Mongolie. Et cetera.


RF: Le polémiste chrétien du 5e siècle Salvien (Salvianus) disait que les Barbares étaient un bienfait pour l'Empire romain, trop sûr de lui-même et surtout aux moeurs trop perverties. Il écrivait même: « les méchants croient voir un bien dans le mal qu'ils font ». Est-ce ce genre de pensée qui vous a animés dans l'élaboration des rapports entre Shoulma la sauvage et Kabir la civilisée?

HLO: L'idée est proche, mais dans notre livre l'affaire ne se passe pas tout à fait ainsi. En effet, ça n'est pas Shoulma la sauvage qui est venu à Kabir la civilisée. Si se vous vous rappelez, une certaine femme est venue à Shoulma de Kabir. Elle et son épée ont réussi à outrepasser en eux-même l'interdiction de tuer vieille de plusieurs siècles. Au final, en surpassant les Shoulmouces en affaires militaires et n'étant pas lié par l'interdiction de tuer, cette paire fut mise à la tête des hordes nomades, jusqu'à aller les conduire à la conquête de Kabir. Ce ne sont pas ces barbares-nomades qui ont attaqué Kabir. Ils y étaient poussés par des personnes originaires de Kabir. Avec pour but de ranimer à Kabir le savoir-faire oublié de l'usage primordial des armes - c'est-à-dire tuer. Ainsi, on a voulu, par la force, « combler » Kabir « de bienfaits ». Naturellement, rien de bon n'est sorti de cela. Au total les habitants de Kabir ont appris à tuer, en effet, mais cela a mis fin à l'utopie féodale. A la fin du roman, l'équilibre du monde est détruit par la poudre et l'arme à feu – créés là encore à Kabir. Qui est venu à qui est une encore grande question. Il nous arrive souvent, à nous-mêmes, de poser une mine sous nos murs personnels.


RF: A partir de quel moment peut-on considérer qu’une action est violente ou bien très dure ?

HLO: Il y a un proverbe, semble-t-il français qui dit : « Ma liberté d'agiter les poings s'achève auprès du bout de votre nez ». C'est littéralement la réponse à votre question. Quand elles sont issues d'une volonté agressive seulement extérieurement les actions n'apportent à quelqu'un aucun dommage réel – physique, psychique, patrimonial, social. Mais dès que cette limite est franchie commence la violence. Au final, la partie éprouvée reçoit un droit moral et juridique à la résistance. Cela se rapporte aux gens distincts, aussi aux États tout entiers. Mais d'autre part, il s'agit-là d'une spirale sans fin, et l'humanité balance tout le temps à la frontière de l'accident. La cruauté sans violence est impossible. Peut-être, la cruauté est-elle une forme intrinsèque de la violence. Ca n'est pas pour rien si dans la langue russe ce mot a la même racine que le mot « rigidité ».


RF: Quelle est votre opinion sur la peine de mort? De même, est-ce qu’une menace de guerre peut apporter un bienfait?

HLO: Quand nous regardons à la télé le passage en justice d'un maniaque, d'un assassin en série qui a ôté la vie à plusieurs personnes - parfois on peut regretter que la peine de mort ait été supprimée chez nous et dans plusieurs autres pays. Mais nous comprenons que c'est là une réaction purement émotionnelle. En effet, il y a des erreurs judiciaires. S'il se révèle au final que la personne était innocente, si elle a été condamnée à une peine de longue durée ou à la réclusion à perpétuité, on peut la remettre en liberté et restaurer la justice. Mais si elle est mise à mort, tu ne pourras plus la ramener à la vie. C'est pourquoi, en général, nous trouvons que la suppression de la peine de mort est une décision juste. La réclusion à vie, sans droit de la révision de l'arrêt, est une punition assez sévère pour les monstres.

Au sujet du profit qu'on peut tirer d'une menace de guerre... De cette menace le profit peut arriver. De la guerre elle-même, c'est peu probable. Oui, dans quelque situation concrète locale, la compréhension de ce que la partie adverse peut entamer des hostilités à grande échelle, est un facteur de modération. Mais dans l'ensemble, à l'échelle mondiale et historique, la menace de guerre, à notre avis, influence négativement les relations entre les pays, la confiance entre les gens, le climat psychologique global sur la planète. On tire beaucoup plus de dommages d'une menace de la guerre que de profit.


Et le concours


Organisé en accord avec l'éditeur, ce petit concours consiste tout simplement en ce que la première personne qui nous laissera dans les commentaires son adresse e-mail (avec les précautions d'usage contre les spammeurs) recevra gratuitement les trois tomes de la trilogie.

 

19.11.2008

Henry Lion Oldie - Les parias du 8e commandement

Les toutes jeunes éditions canadiennes Keruss, qui ont démarré leur activité en 2007, ont décidé de faire connaître en France Henry Lion Oldie, ce duo d'auteurs ukrainiens prolifique.

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A leur catalogue, déjà quatre titres dont Les Parias du 8e commandement, traduit par André Cabaret:

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Le mot de l'éditeur:

C’est un étrange don que possèdent les enfants adoptifs du vieux Samuel le Turc, dans la Pologne du XVIIe siècle. Ils peuvent faire ce que personne ne devrait pouvoir faire. Ce sont des voleurs. Ils volent aux autres leurs pensées, leurs désirs, leurs habitudes et leurs connaissances pour les utiliser à leur tour.

Pour Marta, la plus jeune des enfants, la vie est moins simple. Elle a été dame de compagnie de la baronne von Eisendorf, à Vienne, où elle tombe amoureuse d’un voleur à la tire, Joseph le bon vivant. Alors qu’elle attrape la peste, Joseph vend son âme au diable en échange de la vie de sa bien-aimée. Il se suicide pour honorer son contrat. A l’ultime seconde, Marta parvient à dérober au nez et à la barbe du Grand Félon l’âme qui lui revenait de droit ! Une âme humaine, c’est lourd – rien à voir avec des désirs ou des savoirs… Marta laisse échapper l’âme de Joseph, qui se loge dans le corps d’un chien n’ayant qu’une seule oreille.

Les voici en fuite à travers l’Europe, poursuivis par le diable et ses sbires. Réfugiés au monastère de Yan, ils se rendent à Schaffliary pour l'enterrement de Samuel. C’est sûrement un piège. Les enfants décident de parcourir ensemble la route semée d’embûches.

Marta apprendra au terme du voyage pourquoi le diable la poursuivait avec tant d’assiduité.

La fiche technique:

 

Éditions Kéruss, 2007
isbn 978-2-923615-01-1
format 15×22,8 cm
226 pages

 

Et notre critique:

Disons-le d'emblée, ces Parias du 8e commandement constituent un roman tout à fait plaisant. D'abord par son cadre, inhabituel puisque l'action se passe à l'extrême sud de la Pologne du XVIIe siècle, en Galicie, région où cohabitent tant bien que mal diverses ethnies slaves ou non (Polonais, Ruthènes - dont les Gourals du roman -, Hongrois, Tsiganes, etc.). Ce cadre permet de développer une histoire riche en rebondissements dignes d'un Alexandre Dumas en grande forme.

Mais l'action, si elle occupe une grande place dans le récit, n'est pas ce qu'il y a de plus important. Les Oldie ont pris grand soin de bien développer l'idée de ces personnages étranges, ces voleurs dont la seule activité consiste à dérober des fragments d'esprit, des pensées, des souvenirs. Ni bons, ni mauvais, ils sont simplement libres de leurs actions, leur don ne leur servant le plus souvent qu'à acquérir une bonne place dans la société. Leur seule consigne, laissée par Samuel, leur père adoptif, ne jamais se frotter au diable, ce qu'ils ne manqueront bien évidemment pas de faire, bien involontairement. Ce sera alors l'occasion d'une réflexion intéressante sur le cycle des âmes, et sur le rôle du diable dans cet ensemble, un diable pathétique, finalement pitoyable, car ne retirant aucun plaisir de son action, bien au contraire.

Les Parias du 8e commandement, roman de fantaisie historique bien loin des boursoufflures anglo-saxonnes (et même de plus en plus françaises), sont un excellent roman populaire, dont la lecture est rendue aisée par un style clair qui ne prend toutefois pas ses lecteurs pour des imbéciles.

Tout cela donne du coup bien l'envie d'entammer la lecture des trois autres volumes publiés chez Keruss, la trilogie de La Voie de l'épée.