27.07.2009
Sviatoslav Loguinov - Le Dieu aux multiples mains du dalaïne
Nous vous parlions il y a quelques temps d'un roman diablement intéressant de Sviatoslav Loguinov. De fait, cet auteur dont le nom est totalement inconnu en France, est pourtant l'un de ceux qu'il faut suivre attentivement, et son roman Le Dieu aux multiples mains du dalaïne (Многорукий бог далайна - 1994), confirme cet a priori.
Il faut dire que ce récit semble bien en passe de devenir un classique: déjà quatre rééditions, pour un total de 67000 exemplaires, malheureusement sous des couvertures toutes plus hideuses les unes que les autres, dont voici la moins moche:

A l'origine des temps, Tenguèr vit seul sur un aldan-tèssègue, au milieu de l'espace, réfléchissant à l'éternité, et au fait que celle-ci est tout de même fort longue. Surgit alors Iorool-Gouï, créature hideuse, aux multiples mains, qui désire d'emblée prendre la place de Tenguèr. Mais le combat qui s'ensuit n'a ni vainqueur, ni vaincu, car les deux protagonistes sont immortels et invulnérables. Iorool-Gouï demande alors à Tenguèr, en guise de dédommagement à son renoncement, de lui créer une mer (dalaïne) remplie de créatures dont il pourra se nourrir. Tenguèr accepte, mais dit qu'en contrepartie, il y créera des îles (oroïkhons). Iorool-Gouï désire alors que ces îles soient elles-aussi peuplées de créatures qu'il pourra dévorer.
Tenguère accepte encore, mais annonce qu'à chaque génération, il se trouvera un homme capable de faire surgir des îles (l'ilbètch), et ainsi, l'espace vital d'Iorool-Gouï se réduira inexorablement.
Le roman nous invite donc à suivre le destin de Chooran, le nouvel ilbètch. Ce destin prend place dans une société morcellée d'île en île, dont la population vit dans la misère, les îles étant trop petite et la mer particulièrement cruelle: régulièrement, Iorool-Gouï surgit pour ravager une terre. C'est ce qui arrive à l'île où se trouvent Chooran et sa mère, poussés ainsi à l'exil et à une vie encore plus misérable.
Prenant connaissance de ses pouvoirs grâce à l'ilbètch de la génération précédente, Chooran va tenter d'améliorer les choses pour son petit monde, en faisant surgir de nouvelles terres. Mais celles-ci font l'objet de la convoitise de toutes les formes de pouvoir existantes. Les guerres s'enchaînent et la pauvreté s'accroît encore. Pire, on se lance à la recherche de l'ilbèche, condamné ainsi à vivre secrètement.
Le Dieu aux multiples mains de dalaïne n'est ainsi pas sans rappeler Terremer, d'Ursula Leguin, pour son cadre, mais le ton et le propos sont finalement tout à fait différents. Sviatoslav Loguinov utilise abondamment la riche mythologie mongole et bouriate, pour en retenir le vocabulaire, et surtout la pensée cosmologique: c'est la conception même du monde de Chooran qui est fantastique, alors que la société humaine qu'il porte ne connaît ni magie, ni pouvoirs fabuleux, en dehors de celui de l'ilbètch, voulu par la démiurge.
Cet ilbètch est un personnage profondément dramatique. C'est-là le coeur du propos de Loguinov: une personne qui sort du rang dans une société en développement, d'un point de vue moral et spirituel, est condamnée au malheur, à devenir un marginal: elle sera détestée de tous et finalement transformée en monstre, en intrus.
Ce roman est donc à la foi d'une grande richesse au niveau du cadre, mais aussi de ses personnages, ou plutôt de son personnage, un être fascinant au destin tragique.
12:34 Publié dans (aut.) Sviatoslav Loguinov, (éd.) Azbuka, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : loguinov, Логинов


