22.01.2009
Boris Strougatski - Recherche de prédestination
Il aura fallu quelques années à Boris Strougatski pour se remettre de la mort de son frère, et pour écrire à nouveau, seul, sous le pseudonyme de S. Vititski.
Le premier résultat de ce difficile travail en solitaire, paru en 1995, est Recherche de prédestination, ou le 27e théorème d'éthique (Поиск предназначения, или Двадцать седьмая теорема этики), un roman étrange, hélas toujours inédit en français, à la fois réaliste et fantastique, le récit de tout une vie.

L'action débute à l'époque soviétique, dans les années 1980. Le personnage principal, Stanislav Krasnogorov, décide de faire le bilan de sa vie, alors qu'il n'a que 37 ans. Avec son ami Vikont (Viktor Kikonine), il analyse les différentes périodes de sa vie à partir de son enfance, et notamment les divers cas où il s'est trouvé entre la vie et la mort.
Stanislav veut formuler son Théorème Principal. Il écrit: « Pendant plus de 30 ans de ma vie j'ai été si souvent au bord du gouffre, à deux doigts de la mort, si près de la mort que la tentative d'expliquer le fait même de ma survivance seulement par un hasard reviendrait à se moquer de la raison pure... » Il comptabilise ainsi 23 situations dans lesquelles il avait été menacé d'un danger mortel. Sur le conseil de son ami Vikont, il décide d'écrire un roman en se basant sur ces situations. Il découvre que ce travail est très difficile - il n'a aucune expérience littéraire - mais très intéressant; et il écrit ainsi par épisodes, en commençant par son enfance, et notamment par le blocus de Leningrad durant la deuxième Guerre mondiale. Avec un regard d'enfant, il donne une image éprouvante de la vie dans cette ville, des bombardements, des gens qui meurent de faim et de froid en pleine rue. Stanislav s'était trouvé lui aussi dans cette situation, où il aurait pu périr dans les explosions des obus.
L'épisode suivant durant lequel il errait entre la vie et la mort concerne son voyage avec Vikont dans le cadre d'une expédition archéologique. C'était en 1956, à Pindgikent (Tadjikistan). Il faillit être tué par un des membres de cette expédition, un Tadjik, Rakhmatoullo, qui était jaloux et surveillait sa femme.
Enfin, Stanislav choisit un nom pour son héros, Joseph, et écrit encore quelques épisodes de la vie de ce dernier: une histoire avec une bombe, une histoire dans les montagnes de l'Elbrous, etc. Puis il invente une fin pour son roman: Joseph comprend que sa vie est particulière et commence à rechercher sa Prédistination... et tout à coup Marie, sa compagne, lui dit qu'elle est enceinte. Stanislav donne son manuscrit à lire à ses amis: Vikont, Senia Mirline, Larissa qui l'apprécient.
A l'Institut de recherche, où Stanislav travaille comme programmeur, on lui propose une augmentation, et dans le même temps il reçoit une convocation de la revue L'Etoile Rouge où Senia Mirline a reussit à placer son roman, par relation. Le rédacteur en chef propose à Stanislav de réduire considérablement son texte.
Quelques temps après, des changements se passent dans le pays. Le KGB fait des perquisitions, on confisque les livres de Soljenitsine, d'Almarik. Les Juifs quittent la Russie et partent pour l'étranger.
La mère de Stanislav meurt d'infarctus. Un an après, il se marie avec Larissa.
Stanislav continue à réflechir à sa predistination. Il analyse les moments de sa vie qu'il appelle « flashs »(par exemple quand il a défendu son ami Vikont pendant une bagarre avec des voyous, etc.). Il relit les oeuvres de Schoppenhauer, Hegel, Platon, Nietscshe et, tout à coup, il tombe sur une sentence de Spinoza: « Les théorèmes de l'Ethique, démontrés selon l'ordre géométrique »:
« Théorème 26. La chose, déterminée pour une action est nécessairement déterminée ainsi par Dieu, mais celle qui n'est pas déterminée par Dieu, ne peut pas se déterminer pour l'action ».
« Théorème 27. La chose, qui est déterminée par Dieu pour une action, ne peut pas se faire dé-déterminer pour cette action ».
Peu temps après, la femme de Stanislav a été placée à l'hôpital à cause de problèmes dans sa grossesse. Un soir, Vikont et Senia Mirline viennent chez lui, et ce dernier lit son essai La génération qui a aspiré à la liberté, dans lequel il critique la société, le pouvoir soviétique. Ils discutent de cet essai et Stanislav, étant à la fois d'accord et un peu fâché avec tout ce qui y était écrit, dit à Senia qu'il peut être arrêté.
Quelques jours après, Larissa meurt à l'hopital.
Pendant plusieurs jours Stanislav plonge dans un état de complet détachement, il ne comprend pas ce qui se passe autour de lui. Tout à coup, un militaire vient chez lui et dit que Vikont est très malade et qu'il faut qu'il aille vite à l'hôpital car c'est seulement lui qui peut le sauver. A l'hôpital Stanislav passe une nuit auprès de son ami, qui commence à guérir peu à peu.
Puis, Stanislav apprend que Senia Mirline a été arrêté. Alors, il décide détruire tout les livres interdits qu'il avait chez lui, en général, les livres de Samisdat, l’édition clandestine, organisée par des écrivains.
Plus tard, Stanislav reçoit une convocation pour un interrogatoire; il imagine avec Vikont les variantes possibles des questions. Il comprend qu'il est impossible de vaincre la Machine d'Etat, si on veut rester libre et vivre dans son pays; sinon, il n'y a que deux voies: soit à l'Est, soit à l'Ouest.
Pendant l'interrogatoire il refuse d'avouer que Senia Mirline lui a donné à lire son essai. Pourtant le juge d'instance, le major Krasnogorski, le force à le faire en organisant une confrontation entre lui et Senia.
Le jour suivant, Krasnogorski appelle Stanislav et dit qu'il voudrait venir chez lui pour parler. Stanislav donne son accord à contre-coeur. Chez Stanislav, Krasnogorski lui pose des questions concernant son propre livre, son roman. Il s'agit des situations que Stanislav y avait décrit. Le major essaie de montrer à Stanislav le fait étrange que tous les personnages de ce livre, que Stanislav connaissait, meurent à la même façon, par explosion du cerveau. Krasnogorski veut étudier ce fait et demande Stanislav de l'aider.
Puis le récit fait un bon, jusqu'au début du 21e siècle.
Stanislav Krasnogorov est alors candidat à la Présidence de la Russie. Il s'est doté d'une équipe de gens sûrs et fidèles. Il est devenu célèbre et tout le monde connaît son don mythique. Un jour, un jeune homme, presque encore un adolescent, Ivan, vient chez lui et lui montre un classeur avec des notes de son père, l'ancien major du KGB Krasnogorski, qui est déjà mort. Ces notes présentent ses réflexions et observations sur Stanislav Krasnogorov, et aussi les caractéristiques des relations entre Krasnogorov et les gens décrits dans son livre - les gens qui sont morts par explosion du cerveau. Stanislav découvre que tous ces gens collaboraient avec le KGB. Il apprend que le major Krasnogorski, étant officier du KGB, s'occupait des gens qui étaient considérés comme « pas ordinaires », « mythiques ». De plus, Krasnogorski a reussit à créer auprès du KGB un établissement spécial où était placés ces gens pour qu’il soit plus facile de les observer, et où le KGB envisageait placer Stanislav.
C'est ainsi que le destin de Stanislav bascule une nouvelle fois et qu'il comprend définitivement que depuis toujours il est l'objet d'une gigantesque manipulation, basée sur des recherches biologiques secrètes, orchestrée par le KGB.
Ce très riche roman de Boris Strougatski fait donc largement appel à un contexte autobiographique, et c'est sans doute pour cela que dans sa première partie, il utilise, une technique déjà employée dans le roman Destin boiteux, celle du roman dans le roman. Mais pour la première fois ici, Boris Strougatski écrit au grand jour et parle, en faisant l'histoire de l'URSS de la seconde Guerre Mondiale jusqu'à un futur proche, de ce qui ne pouvait être auparavant révélé qu'entre les lignes: les relations difficiles entre les écrivains et les directeurs d'éditions ou de revues, la manipulation par la censure, les arrestations opérées par le KGB, la fuite des Juifs, persécutés de façon plus ou moins officielle, etc. Mais il s'exprime aussi sur des choses plus intimes, comme le siège de Leningrad, au cours duquel son père à trouvé la mort. Pour cela, il prend pour base un sujet qui avait déjà été exploité, bien que d'une autre manière, dans un roman en solo de son frère, celui de l'homme qui échappe systématiquement à la mort grâce à un pouvoir particulier: si Stanislav Krasnogorov voit le cerveau de ses ennemis potentiels exploser, le héros de Le Diable parmi les gens (Дьявол среди людей), d'Arkadi, acquiert lui, à force d'ennuis, la capacité de tuer ceux qui veulent le blesser.
Alors certes, cette idée de laboratoires secrets du KGB, dans lesquels sont menées des expériences sur l'homme, n'est pas neuve. On la retrouve dans le roman suivant de Boris Strougatski lui-même, Les Impuissants de ce monde. La même année que Recherche de prédestination paraissait en Russie le roman philosophique La Marque de Cassandre, du kirghiz Tchinguiz Aïtmatov, lequel exploitait, mais d'une tout autre manière, une thématique proche.


Mais alors qu'Aïtmatov se penchait sur le cas du bourreau, repentant, certes, Boris Strougatski, lui, préfère la victime. Après tout, c'est ce qu'ils ont tous deux été, Aïtmatov ayant toujours été un écrivain officiel, un des principaux membres de la très puissante Union des Ecrivains de l'Union Soviétique, alors que les Strougatski, eux, ont toujours été en marge...
07:11 Publié dans (aut.) Arkadi et Boris Strougatski, (éd.) Amfora, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : strougatski, Стругацкий
28.12.2008
Max Frei - L'Etranger
Depuis 1996 existe en Russie un phénomène littéraire au succès sans faille: Max Frei. Max Frei est censé être le nom de l'auteur. Mais il s'agit en fait du pseudonyme de Svetlana Martyntchik et de son mari, qui ont d'abord écrit en collaboration, puis de Svetlana seule. Et Max Frei est aussi le personnage des récits de cet auteur. Une autobiographie? Pas le moins du monde.
Max Frei est apparu dans les librairies en 1996, sous la forme d'un ouvrage intitulé Les Labyrinthes d'Echo, réédité depuis sous le titre de L'Etranger (Tchoujak):
Max Frei est le personnage principal de cette série, « Les labyrinthes d'Echo ». C'est un jeune homme de 30 ans, sans situation dans la vie, du fait qu'il ne peut pas dormir la nuit, et qui rencontre un jour, dans ses rêves, sir Djouffine Khalli. Ce dernier l'aide à passer dans un autre monde, un monde que Max avait déjà vu dans ses rêves d'enfant, et où sir Djouffine Khalli travaille comme chef de la Police Secrète (cette police s'occupe des enquêtes sur les crimes liés à l'utilisation de la magie interdite) et vit dans la ville d'Echo. Echo est la capitale d’un Etat qui s'appelle simplement le Royaume-Uni. Il y a longtemps, à l'époque de la lutte politique acharnée entre différents Ordres de Magiciens, l’actuel roi Gourigue VII changea l'histoire de ce monde: il trouva un allié en la personne de l'Ordre ancien et puissant de Sept Pétales, et supprima tous les autres Ordres, publia un Code (une sorte de Code pénal) qui n'autorise aux gens l'utilisation de la magie que dans des buts culinaires ou médicinaux, et enfin mit de l'ordre dans son Royaume.
Pour expliquer l'apparition de Max dans ce monde, Djouffine Khalli invente une légende d'après laquelle Max serait né et aurait habité très loin de la frontière du Royaume, là où habitent des barbares.
Et donc, Djouffine Khalli propose à Max le poste d’adjoint de nuit, et, avant de lui faire prendre ses fonctions, l'héberge d’abord chez lui tout en lui enseignant les règles de vie dans ce Royaume, toutes les finesses de son métier et des tours magiques (par exemple le savoir-faire de « lire » la mémoire des objets, lire dans la pensée des autres, etc.). Bientôt, Max aide son maître à résoudre l’énigme liée à une série de crimes qui ont eu lieu dans la maison de son voisin. Le criminel est un vampire énergétique qui sort d'un vieux miroir et influence la raison des gens. Pour vaincre ce monstre Max propose de mettre en face de lui un autre miroir et le faire se battre avec son propre reflet.
Les autres aventures sont du même style: des enquêtes policières dans un monde de magie et de fantaisie.
Max Frei est assurément une oeuvre populaire: il ne faut pas chercher en elle les qualités de la « grande » littérature: le style est simple (trop à l'égard des critiques négatives), il y a beaucoup d'humour, de l'action, mais une quasi absence de réflexion sur ce monde, la vie, etc. Pas de philosophie, pas de politique.
Le principe du terrien qui se retrouve dans un autre monde n'est pas neuf. On connaît bien dans la fantasy anglo-saxonne le cycle de Barsoom (ou de John Carter) par Edgar Rice Burroughs, ou encore, celui de triste mémoire de Gor par John Norman. On peut citer aussi, et surtout, les Chronique de Thomas l'Incrédule, de Stephen Donaldson, qui a priori fonctionnent sur le même principe: celui de l'homme ordinaire projeté dans un monde qui ne l'est pas.
Cependant, ces oeuvres anglo-saxonnes se placent dans un univers de Fantasy épique, dans lequel le héros est clairement positif, sauveur, etc. Ça n'est absolument pas le cas de Max Frei. Certes, si Max travaille dans un service de police magique, c'est parce que son supérieur à découvert en lui des capacités particulières. Mais ces capacités ne servent absolument pas à sauver le monde, ou à le changer (faire des révolutions, etc.), mais bien à être garantes de stabilité, en fait la simple fonction d'un officier de police particulièrement doué.
Max est un égoïste notoire: le soucis de son prochain n'est pas ce qui le tracasse le plus. Il ressemble à un enfant capricieux à qui tout est permis: s'il veut un chat, il l'obtient, mais finalement le confie à quelqu'un d'autre faute de s'en occuper lui-même correctement. Tout le monde l'adore pour ses performances, ses succès, qui pourtant ne lui coûtent pas cher: il y parvient presque machinalement, sans efforts, et parfois sans même s'en rendre compte. C'est en quelque sorte un anti-héros.
L'univers d'Echo est lui aussi finalement assez surprenant: c'est un univers de Fantasy, avec des magiciens, mais leur magie s'applique au quotidien: pas de super-sort qui va déstabiliser le monde entier, pas de dragon colossal ou d'épée, ou de prince, bref, des clichés ordinaires de la BCF. La magie y tient lieu en quelque sorte de technologie banale, au point de servir en cuisine (par exemple).
Ce genre de livre est très clairement attrayant lorsqu'on en commence la lecture. L'humour est omniprésent, un humour léger, souvent basé sur des jeux de mots. C'est une lecture reposante, une lecture de distraction, épatante après une grosse fatigue; mais ça n'est pas idiot pour autant. Cependant, comme il s'agit de récits indépendants (bien qu'ayant le même héros et se plaçant dans le même contexte), un certain sentiment de lassitude peu apparaître lorsqu'on en lit trop d'un seul coup. Certains éléments se répètent d'un récit à l'autre (par exemple les plaisanteries, qui se ressemblent parfois). On a aussi parfois l'impression que les personnages font toujours la même chose d'un récit à l'autre: il y a toujours un repas, il y a toujours des plaisanteries, certes drôles, et les intrigues ne prennent place qu'entre ces moments-là. Peut-être est-ce là quelque chose de propre au premier volume, visant à mettre en place l'univers? En tout cas il faut le lire comme un feuilleton (ce qui était peut-être l'objectif de l'auteur): ne pas hésiter à faire des pauses entre chaque récit.
Une petite note au passage : le nom de « Max Frei » n’est pas inconnu des amateurs d’ésotérisme. C’était un botaniste et criminologue suisse, qui le premier fit des analyse palynologiques sur le « saint » suaire de Turin.
14:31 Publié dans (aut.) Max Frei, (éd.) Amfora, Auteurs ukrainiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : max frei, Макс Фрай


