09.08.2009
Leonid Onochko - Sur la Planète orange
En 2004, les très sérieuses éditions Ad Marginem choisissaient de rééditer un vieux roman de Science Fiction soviétique, Sur la Planète orange (На оранжевой планете), de Leonid Onochko (1905-1980).

L'original de ce texte a été publié en 1959, par les Editions de livres de Dniépropétrovsk (Ukraine):

On pourrait donc se demander ce qui a pu pousser l'éditeur russe de Houellebecq et de Deleuze à publier un tel roman. Par chance (sic!), celui-ci a déjà été traduit en français, ce qui nous facilité largement une lecture estivale. C'est en 1961, chez Hachette, dans la mythique collection "Le Rayon Fantastique". Sur la Planète orange était ainsi le premier roman de Science Fiction soviétique ouvertement traduit en tant que tel. Une curiosité donc.

De quoi s'agit-il donc? Trois astronautes se posent sur Vénus, à l'aide de leur fusée baptisée Sirius. Ils se lancent ainsi dans l'exploration d'un monde peuplé de reptiles tous plus ou moins dangereux (par exemple: "un dzira, monstre marin tenant du plésiosaure et de l'iguanodon avec une voracité d'ichtyosaure", p. 197). Mais ils vont vite entrer en contact avec une civilisation comme par hasard parfaitement humanoïde, elle-même menacée par une invasion de nains jaunes venus d'un ancien satellite de Vénus maintenant disparu. Le contact entre les trois hommes et la culture locale sera bien évidemment une magnifique jeune femme, fille d'un illustre savant. Ne riez pas, c'est très sérieux.
Que dire de plus? Que ce roman est avant un plagiat presque intégral de la trame d'Aelita, d'Alexis Tolstoï, mais que Tolstoï a du talent là où Onochko n'en a aucun. Pour peu que le laisse voir la traduction, qui fait ce qu'elle peut pour rendre la lourdeur du style de l'auteur. Citer un exemple précis serait trop réducteur: il faudrait mettre chaque page! Quand aux personnages, ils n'ont tout simplement aucun caractère propre. On sait juste que l'un d'entre eux est plus gros que les autres (qui lui en font d'ailleurs le reproche). C'est tout ce qu'on saura d'eux en dehors de leurs noms.
En définitive on comprend mieux la controverse qui a fait rage dans la revue Fiction (1961, n°93 à 95), entre les critiques officiels et les lecteurs: le livre fut l'objet d'un rejet de la critique, alors que quelques aimables amateurs voulurent le défendre, prétextant d'un honnête roman d'aventures. Malheureusement, plus de quarante ans plus tard, on ne peut plus guère apprécier de telles aventures: le kitch qu'on excuse dans par exemple les récits martiens d'Edgar Rice Burroughs, ne peut l'être dans un texte datant de 1959. Sur la Planète orange est un roman déjà dépassé lors de sa parution.
Retenons juste qu'il a servi de base très lointaine au film de Pavel Klouchantsev, Planeta Bur, scénarisé par Alexandre Kazantsev. Alors, pour le plaisir, n'hésitez pas à regarder ce petit chef-d'oeuvre rétro (désolé pour la qualité de l'image. Vous pouvez toutefois le télécharger aisément en faisant courir la Mule):
Et toutes les suivantes disponibles sur Youtube: le film n'est pas protégé par le droit d'auteur, ce qu'il lui a valu d'être détourné par Roger Corman, dont un disciple, Curtis Harrington, a procédé à un remontage du film pour en faire une version américanisée, sous le titre Voyage sur la planète préhistorique.
15:39 Publié dans (éd.) Ad Marginem, Auteurs ukrainiens | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : onochko, Оношко
13.04.2009
Mikhaïl Elizarov - Les Ongles
Avant de recevoir le Booker pour son roman Le Bibliothécaire, Mikhaïl Elizarov s’est fait connaître en 2001 pour un recueil de nouvelles publié chez Ad Marginem, Les Ongles (Ногти), lequel débute par un long récit (près de 100 pages) du même titre, qui donne une bonne idée du talent de l’auteur.

Les deux personnages principaux, étant abandonnés tout petits par leurs parents, se retrouvent dans un orphelinat pour enfants déficients mentaux. Ici, on leur donne des noms: Sergueï Bakhatov et Alexandre Gloucester. Même s'ils sont sains d'esprit, en raison de leur monstruosité physique (Alexandre a un grande bosse, Sergueï, très laid, a le crâne déformé), ils deviennent l'objet de railleries. Tous deux ont leurs particularités. Gloucester aime dévisser les boules en acier des lits et a un goût prononcé pour la musique, dont l'inspiration semble lui venir de sa bosse. Bakhatov, une fois par mois, se console en se mordant les ongles. Cette procédure devient un vrai rituel: au coucher du soleil, il prend une page d'une revue, la lit à haute voix, puis s'agenouille, mord ses ongles, les crache sur la feuille de la revue et en fonction de la façon dont ces ongles se placent sur la feuille, Bakhatov en tire des conclusions sur le futur; l'information publiée dans la revue se transforme en pronostic et ainsi Bakhatov établit un programme d'actions pour lui-même et pour Gloucester, pour le mois à venir.
A l'âge de dix-huit ans, ils quittent l'établissement et on les envoie faire leurs études dans un collège d'enseignement technique, qui ne les accueille pas. Abandonnés en pleine ville et ne sachant pas vivre en société (on ne leur a jamais rien appris), tous deux se heurtent à la cruauté et au cynisme des gens. Ils se sentent perdus. Mais peu à peu, ils commencent à s'adapter à leur nouvelle vie. Bakhatov travaille comme un plombier dans une société d'équipements collectifs; Gloucester, finit par devenir pianiste et participe à différents concours. Comme on l'apprendra plus tard, ce sont en fait les rituels de Bakhatov qui lui donnent un pouvoir magique sur les instruments musicaux.
Mais un jour, en Italie, Gloucester lors d'un concert perd son talent. Son ami Bakhanov vient en effet de mourir.
Ici seulement le récit bascule dans le fantastique. Vu sur la simple base du résumé (partiel : nous ne tenons pas à dévoiler la fin), Les Ongles se pose comme un récit fantastique banal, mais c’est sans compter sur le talent, déjà très prometteur, de son auteur. Mikhaïl Elizarov n’a pas son équivalent pour rendre glauque et malsain un élément a priori normal. Ses personnages sont attachants : malgré leur aspect physique, malgré leurs étranges pouvoirs, ils sont victimes de la société qui les entoure et qui vraisemblablement a contribué à leur création. Cette société rejette leur anormalité physique, au point de les repousser dans un établissement pour enfants attardés, au point aussi, plus tard, de ne leur permettre que des métiers techniques alors qu’ils sont intellectuellement normaux. Pourtant, jamais ces deux personnages ne se plaignent de leur sort, pourtant horrible, ils essayent de trouver leur voie. Tout va comme si c’était l’ordre naturel des choses : ces enfants maltraités dès l’enfance dans un orphelinat sordide sont intemporels. En cela, l’auteur montre et dénonce quelque chose qui existait déjà à l’époque soviétique et qui n’a toujours pas changé de nos jours. Elizarov choque, heurte l’âme. Et il le fait bien.
19:18 Publié dans (aut.) Mikhaïl Elizarov, (éd.) Ad Marginem, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : elizarov, Елизаров
20.12.2008
Mikhaïl Elizarov - Le Bibliothécaire
Comme nous le signalions dans une note toute récente, l'écrivain ukrainien Mikhaïl Elizarov, déjà auteur de quatre romans, vient d'obtenir le prestigieux Booker Prize russe, pour son Bibliothécaire.

Le roman débute à l’époque soviétique, autour d'un littérateur ordinaire nommé Gromov. Celui-ci écrivait sur le quotidien des kolkoziens et des ouvriers, les faits d’armes des soldats lors de la Deuxième Guerre mondiale. Ses livres n’étaient pas très apprécié des lecteurs et se couvraient de poussière sur les rayons des librairies. Mais un jour, après la perestroika, on découvrit que si on lisait ses livres soigneusement et attentivement, sans s’en détacher, ceux-ci commençaient à influencer le lecteur d’une manière magique et provoquaient brusquement chez lui des changements psychophysiques. Tous ses livres peuvent se classer en quelques types : le Livre de Force, le Livre de Rage, le Livre de Joie, le Livre de Tolérance, le Livre de Pouvoir, le Livre de Sens (le plus important). Par exemple, après avoir lu le Livre de Force, une malade se portait bien et devenait fort, le Livre de Pouvoir transformait n’importe quel outsider en un leader charismatique, etc. Mais il y a cependant une petite nuance : l’effet produit par les Livres ne dure pas longtemps et c’est pourquoi il faut les lire en permanence. Peu à peu, les premières personnes qui lisent ces Livres commencent à former des groupes (des soi-disant « bibliothèques » ou des « salles de lecture ») et se mettent à leur tête. En général, ces groupes comprennent des gens pauvres, solitaires et des cas sociaux qui éprouvent de la nostalgie pour l’époque soviétique. Le culte quasi religieux des Livres de Gromov attire ces pauvres et ils sont prêts à se battre pour les obtenir et sentir leurs effets. Ainsi, quelques temps après, la bibliothèque d'Elizaveta Mokhova devient une des plus grandes et des plus puissantes. Elizaveta travaille dans une maison de retraite. Après avoir lu le Livre de Force elle a vite compris l’effet de celui-ci mais un jour, par hasard, elle l’oublie sur le chevet d'une vielle dame, Polina Gorn, qui décide de le lire aussi. Bientôt, Gorn ressent un regain de force, elle lit ce Livre à d’autres femmes et toutes ensemble tuent le personnel de la maison sauf Mokhova. Après ce massacre, ces femmes âgés deviennent seules maîtresses à bord. Pour obtenir les six autres Livres de Gromov (qui deviennent de plus en plus rares) elles mènent des combats acharnés contre d’autres bibliothèques et décrochent la timbale. Après la plus terrible des batailles, des bibliothécaires des plus grandes « bibliothèques » décident de former un Conseil qui devrait résoudre les problèmes et les conflits.
Dans la partie suivante, la plus importante, le personnage principal est Alexeï Viazintsev, ancien étudiant, sans situation stable dans la vie, sans travail, vivant en Ukraine, avec ses parents. Un jour, sa famille apprend que l’oncle d’Alexeï (qui vit en Russie) est mort subitement. Alexeï part pour la Russie pour vendre l’appartement de son oncle. Une fois arrivé sur place, il fait la connaissance de quelques personnes qui viennent chez lui pour soi-disant acheter l’appartement mais en fait, après avoir vu un livre ils demandent à Alexeï de le leur vendre. Alexeï leur offre ce livre et les accompagne jusqu’à leur voiture. A ce moment, des gens qu'Alexeï avait vu la veille à coté du bâtiment les attaquent, arrachent le livre, tuent quelques personnes, mettent Alexeï dans une voiture et l’emmènent chez eux. Ainsi Alexeï fait connaissance avec « la salle de lecture » qui s’appelle « chironinskaya » et apprend comment son oncle (qui était le bibliothécaire dans cette « salle ») est mort.
C'est ainsi qu'Alexeï va petit à petit se retrouver au coeur des luttes entre « bibliothèques », jusqu'à se être doté d'un statut de sauveur de la Russie contre les agressions extérieures, enfermé à vie et contraint à la lecture continue de tous les romans de Gromov.
En novembre dernier, l'auteur français Francis Berthelot, lors de la remise du Grand Prix de l'Imaginaire, aux Utopiales de Nantes, disait, non sans humour, que puisque le prix était remis cette année à un roman de littérature générale, il serait bon aussi, que les prix de cette littérature soient aussi remis à des oeuvres de l'Imaginaire. Si en France ça ne risque pas de se faire avant longtemps, en Russie, c'est déjà le cas. Le roman étrange de Mikhaïl Elizarov a reçu ce mois-ci, le 3 décembre, le prestigieux Booker Price russe, le plus important et le plus novateur des prix pour la littérature russophone.
L'argument fantastique de ce roman sort, il faut bien le dire, de l'ordinaire: s'il y est question de livres mystérieux aux pouvoirs étranges, on est toutefois loin des habituels grimoires et autres livres de sortilèges médiévaux: ici, il s'agit tout simplement des oeuvres d'un obscur écrivaillon, spécialiste de réalisme socialiste, donc de romans particulièrement ennuyeux (sur la fabrication d'un service à thé destiné à Staline par exemple), du genre de ceux que dénonçaient les frères Strougatski dans leur Destin boiteux. Les héros, aussi, sont hors du commun: ce sont tous des paumés, des ratés, des oubliés de la société, des gens qui vivent dans leurs souvenirs plus ou moins embellis d'un passé soviétique glorieux.
Le personnage principal lui-même n'a rien d'exceptionnel. Il voulait devenir acteur, ce que ses parents ont refusé. Il est donc entré dans un institut technique, tout en prenant part à un club de théâtre, dont il est un membre actif. Il a été marié à une fille qu'il n'aimait pas, et qu'il a quittée. C'est quelqu'un qui ne trouve pas sa place dans la vie, sans réelle volonté.
Et pourtant, avec de tels personnages, Elizarov arrive à bâtir un réel roman d'action: les passages de combats, de violence, sont particulièrement crus, décrits avec un grand réalisme, voire même avec outrance. Ces scènes sont d'autant violentes que ces gens paumés, sans le sou, se battent avec des armes rudimentaires, donc évidemment des armes blanches, toutes fabriquées par eux-mêmes. Ces personnes âgées, clochards, et autres, se battent entre elles comme de véritables fanatiques, sans aucune limite, sans aucune pitié, sans même avoir peur de mourir: les Livres sont tout pour eux. Ces Livres leur donnent tout.
Alors, on pourrait penser qu'il s'agit une fois de plus d'un roman qui décrit le mauvais état de la société russe, post-soviétique, comme il y en a eu déjà tant d'autres. Cependant, jamais le roman d'Elizarov n'est drôle, ni satirique (même si certains critiques le pensent). La critique ici est plus acerbe: ces gens, qui se disent nostalgiques de l'URSS, et donc de ses valeurs officielles (solidarité, union entre les peuples, amitié par le travail, etc...), passent leur temps à se battre entre eux, et finalement dévoilent, en quelque sorte, la réalité du monde soviétique: un monde cruel et sanglant.
Pourtant, le final est en lui-même étonnant. Il recycle un vieux thème mythique, celui du roi légendaire, qui repose dans une caverne, ou dans un monde souterrain, et qui de loin protège son royaume (pensez au roi Arthur, à Charlemagne, à Frédéric II Barberousse, ou, pour les Russes, à Ilya Mouromets). Les ennemis du «royaume» russe, pour Elizarov, sont donc les Américains, les Japonais, etc. Est-ce à dire que l'auteur est un nationaliste? Ou bien est-ce une métaphore de ces nombreuses personnes qui sont passées, en Russie, du communisme au nationalisme le plus primaire (comme par exemple les membres des divers partis nationaux-bolcheviques)? Ou bien encore est-ce une ultime touche d'absurde pour achever ce roman qui finalement en est rempli? A la lecture du texte, on peut juste penser que l'auteur est lui-même nostalgique de l'Union Soviétique, mais d'une Union qui n'a jamais existé, une Union qui aurait dû être.
On peut noter enfin, que la structure elle-même du roman sort du commun, puisque celui-ci débute par un véritable «traité» historique, sur une quarantaine de pages, qui décrit la mise en place des «bibliothèques» et des «salles de lecture». C'est assez inhabituel, d'autant plus qu'il n'est alors pas du tout question du héros. Cependant, ça n'est pas illisible, et même pas du tout gênant: la lecture de ce passage n'est pas ennuyeuse, même si le style est assez sec. Il ne s'agit pas vraiment d'une description en profondeur, mais plus d'une mise en place des éléments, dès les origines, ce qui permet ensuite de se plonger dans le récit lui-même en sachant tout de l'arrière plan. L'action y gagne en efficacité.
15:18 Publié dans (aut.) Mikhaïl Elizarov, (éd.) Ad Marginem, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : elizarov, Елизаров


