20.05.2011
Sortir de la Matrice
The Matrix des frères Wachowski (1999), est un film qui a assurément marqué son temps. Non pas par l'originalité de son scénario – pour quiconque possède un minimum de culture dans le domaine de la science-fiction, on ne peut guère dire qu'il soit surprenant –, mais plus par son esthétique. Il n'empêche que l'on multiplie à son sujet les accusations de plagiat, et, inversement, on cherche aussi régulièrement à donner à ce film la paternité de certains motifs narratifs ou de certains éléments graphiques quand celui n'a fait que les recycler. The Matrix est un peu, pour le cinéma de SF d'inspiration cyberpunk, ce qu'est Hypérion de Dan Simmons pour la littérature de space opera, à savoir la synthèse d'un genre. C'est ce que certains ne semblent pas avoir compris.
Dans un numéro récent, la revue Canadian Slavonic Papers (vol. LII, n°3-4, september-december 2010), a publié un article du suédois Mattias Ågren (doctorant à l'Institut de Slavistique de Stockholm), intitulé « In Pursuit of Neo: The Matrix in Contemporary Russian Novels ». L'auteur compte y démontrer l'influence qu'à eu le film sur trois romans russes contemporains, à savoir Le Livre sacré du loup-garou de Viktor Pelevine (Священная книга оборотня, 2004, Eksmo), La Glace de Vladimir Sorokine (Лёд, 2002, Ad Marginem), et enfin La Poupée d'Alissa Moun (Кукла, 2005, Emergency Exit Records), au travers d'allusions que feraient ces trois romans au film des frères Wachowski.
Il se trouve que cet article, sympathique sur le principe (les articles universitaires sur la science-fictions sont suffisamment rares pour être signalées), n'en est pas moins un condensé d'erreurs et d'approximations, qui témoignent d'une grande méconnaissance du genre.
Le premier problème que pose cet article tient déjà dans son corpus: pourquoi ces trois romans? Si l'on conçoit bien le lien entre l'oeuvre de Pelevine et celle de Sorokine, l'introduction d'Alissa Moun, auteur obscur et dont on ne peut pas dire que le roman ait été un immense succès (deux éditions ayant connu chacune un tirage de seulement 1000 exemplaires) laisse perplexe. De plus, avant de résumer ces romans, Mattias Ågren avance: « none of the works can, like the film, be categorized as Science Fiction (with the possible exception of The Doll), although there are fantastic elements in all three novels by Pelevin, Sorokin, and Mun » (p. 250).
C'est là un point très discutable. Évidemment, le roman de Pelevine ne relève pas de la SF: il s'agit d'un texte fantastique, avec loup-garous et antiques renardes chinoises; tout au plus pourrait-on l'intégrer dans ce genre d'apparition relativement récente qu'est la fantasy urbaine. Pour ce qui est de La Glace, nous sommes par contre bien dans une logique de science-fiction: notre monde n'est pas réel et Sorokine propose une nouvelle cosmogonie, qui serait la bonne. C'est une logique qui ne lui est pas propre. Qu'on songe à Créateur d'étoiles d'Olaf Stapledon, à Cette Hideuse puissance de C. S. Lewis ou, plus anciennement encore, à Star ou Ψ de Cassiopée de C.-I. Defontenay. Tous sont des romans de science-fiction, même s'ils ne sont pas « scientifiques » en soit. Quant à La Poupée, on tient avec ce roman une énième variation sur le thème des robots intelligents. Et si l'on veut faire l'historique du genre, on peut remonter à 1886 et L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam, pour retrouver le prototype de ces femmes synthétiques qu'on voudrait doter d'une âme.
The Matrix et La Poupée
Commençons donc par ce dernier roman. Celui-ci est doté d'une trame on ne peut plus basique. Une firme américaine commercialise une version civile de robots humanoïdes, féminine d'apparence. Ces robots sont évidemment des objets sexuels, mais sont aussi multi-usages, et surtout d'une servilité à toute épreuve envers le propriétaire. L'une d'entre ces machines, Linda, va cependant connaître un choc électrique, suivi d'un dysfonctionnement et de l'apparition de ce qui pourrait bien être une âme. Où se trouve l'influence de The Matrix là-dedans? En fait, nulle part, et l'auteur le dit lui-même: « Although it does not have many direct references to The Matrix on a textual level » (p. 257).
Du coup, Mattias Ågren en est réduit à se rabattre... sur la couverture du roman! Comme si une couverture faisait partie d'un roman, quand on sait que dans le milieu éditorial, l'auteur ne choisit pas la couverture que l'éditeur lui impose. Mais faisons semblant d'accepter l'argument: « There is a thinly veiled hint on the cover of the book, which is a pastiche of the movie posters promoting the films of the trilogy. It shows a half-naked girl (presumably Linda herself) posing in Red Square. Her black sunglasses and the greenish glow illuminating the title recall The Matrix, where everything has a more or less greenish tint » (p. 257). Et notre homme de comparer ensuite cela avec le personnage de Trinity. Mais si l'auteur avait pris la peine de compiler les sources du film, il serait tombé directement sur Ghost in the shell, film de Mamoru Oshii, sorti en 1995 (quatre ans avant The Matrix) et considéré maintenant comme un classique du cinéma cyberpunk. Que trouve-t-on sur son affiche? Une femme en grande partie nue et portant des lunettes noires. Et surtout cette teinte verte qui a tant plu aux frères Wachowski... Enfin et surtout, le thème de l'acquisition d'une âme par une machine anthropomorphe (ou non) est au coeur de Ghost in the shell (le 1 comme le 2, sorti en 2004), comme il l'est pour La Poupée, qui s'inspire vraisemblablement de ces deux films d'Oshii.

Passons sur les autres arguments, qui donnent tout bonnement l'impression que l'auteur n'a tout simplement lu aucune autre histoire de robot.
The Matrix et La Glace
Plus compliqué est le cas de La Glace. Ici, Mattias Ågren procède par allusions plus ou moins forcées, ses arguments principaux se focalisant sur l' "image de l'homme" et "le monde vu comme une illusion". Commençons par le premier point puisqu'il contient une vraie erreur d'interprétation.
L'argument développé par Mattias Ågren est d'ordre structurel. Dans The Matrix, l'Homme a créé la machine, puis la machine a évolué, puis la machine prit le contrôle, enfin la planète Terre devint l'Enfer.
Selon Ågren, dans La Glace, la Lumière primordiale créa l'Homme, puis l'humanité évolua, puis les humains prirent le contrôle, enfin la planète Terre devint l'Enfer.
La ressemblance entre les deux structures serait séduisante, si elle ne partait d'un constat faux. La cosmogonie développée dans La Glace par Sorokine dit en effet que la Lumière primordiale créa plusieurs milliers d'élus qui furent déchus, et le mode de déchéance choisi fut de les incarner, sans mémoire, au sein d'une humanité vivant sur la Terre, cette humanité et cette Terre étant créées tout exprès. Ce monde n'est donc pas un Enfer, mais une sorte de purgatoire, au sein duquel les élus doivent d'abord se reconnaître, et lorsqu'ils auront tous été identifiés, ils connaîtrons à nouveau la Lumière et le monde sera détruit. Nous sommes ici plus proche de cosmogonies de type gnostiques que du scénario de The Matrix, qui lui est un grand classique dans le genre lutte entre les hommes et les machines qu'ils ont créées.
Reste la question du monde comme illusion. Le monde est une illusion dans The Matrix, c'est un fait. Voilà un thème créé par Platon (le mythe de la caverne!) et largement usé par les auteurs de science-fiction (Simulacron 3 de Daniel Galouye, une bonne partie de l'oeuvre de Philip K. Dick, par exemple), ou même par les cinéastes (qu'on songe à Dark City d'Alex Proyas, sorti un an avant le film des Wachowski). L'est-il vraiment dans La Glace? Non. Il est sans âme, peuplé de machine de viande, mais il existe bel et bien. Il ne s'agit certainement pas d'une illusion.
The Matrix et Le Livre sacré du loup-garou
Avec Le Livre sacré du loup-garou, l'auteur tenait-là un vrai sujet d'étude, puisque Pelevine multiple sciemment les citations et allusions, non seulement à The Matrix, mais aussi à ce qui en dérive, notamment Animatrix. Cependant, Ågren reste très superficiel, se contentant le plus souvent de relever ces allusions et citations. 
Or Pelevine est tout de même un auteur difficile à manier. C'est un spécialiste, comme Sorokine, du collage d'éléments provenant de sources diverses, toujours bien senties – appelons ça « postmodernisme », si l'on veut. À la différence de Sorokine, plus intemporel, Pelevine s'efforce d'ancrer la plupart de ses oeuvres dans leur époque. Héros du début des années 2000, sa renarde et son loup-garou vont donc, comme tout le monde, voir et succomber à la mode de The Matrix. A Huli (pour reprendre la translittération choisie par les traducteurs chez Denoël), tout immortelle qu'elle soit, n'en est pas moins une jeune femme de son temps, presque aussi superficielle qu'une adolescente. Et dans ce contexte, citer, faire allusion à une oeuvre, ne signifie pas nécessairement être influencée par elle. De fait, en dehors de ces citations, rien finalement n'évoque The Matrix dans Le Livre sacré du loup-garou.
Il est toujours dangereux, lorsque l'on aborde les littératures de l'Imaginaire, de ne le faire que sur la base d'un corpus de textes trop limité, à l'exclusion de tout autre. La science-fiction, la fantasy, le fantastique, sont des littératures polymorphes qui se nourrissent perpétuellement d'elles-mêmes. Thèmes et motifs sont perpétuellement repris, remaniés, re-exploités, au point qu'il est souvent difficile, en dehors d'études de bibliophilie érudites, d'en retrouver l'origine. Finalement, dire que «I argue that references to The Matrix are made in order to benefit from the film’s eclectic mythological concepts and transpose them to the literary realm » relève de l'acrobatie, lorsqu'on n'est finalement pas certain que le film ait eu la moindre influence sur les trois romans en question.
Un article de Patrice
13:16 Publié dans (aut.) Viktor Pelevine, (aut.) Vladimir Sorokine, (éd.) Ad Marginem, (éd.) Eksmo, Auteurs russes, Essais | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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11.04.2011
Vladimir Sorokine - Le Kremlin en sucre
Vladimir Sorokine nous avait offert il y a peu, avec la Journée d'un opritchnik, un roman de science-fiction drôle, vénéneux, férocement politique. Mais ce roman n'avait qu'un unique personnage, l'opritchnik (membre de la police du souverain) en question, dans une Russie de 2028 à la fois futuriste et terriblement archaïque. Il semble bien qu'il ait eu envie d'approfondir cette découverte en publication un recueil de nouvelles qui se place dans le même univers, Le Kremlin en sucre (Сахарный Кремль, paru en mars dernier chez L'Olivier).

Point d'histoire pour le coup, dans ce nouveau volume, mais une succession de petites scènes, sans lien apparent, juste la mention régulière de ces Kremlin en sucre offerts chaque année à Noël aux enfants sur la Place Rouge. Sorokine prend ainsi le temps de détailler sa vision de la Russie de 2028, au risque d'être moins mordant que dans Journée d'un opritchnik, d'autant plus que la nouveauté n'est plus là aux yeux du lecteur (l'omniprésence des Chinois n'est plus une surprise, par exemple), mais en y gagnant plus de crédibilité, en diversifiant sa palette, passant du grotesque au tragique, du comique à l'intimiste. Il touche ainsi toutes les classes sociales, de la Souveraine, vulgaire et nymphomane, aux clochards, montrant que finalement tous sont intimement convaincus de vivre dans un pays merveilleux, "orthodoxe", où tout est comme cela doit être.

Un immobilisme terrifiant, heureusement tempéré par quelques piques humoristiques destinés à la classe politique actuelle (les "récalcitrants" Kaspar, Kassian et Limon, sans cesse arrêtés place Pouchkine, et deux employés de cirque bien particuliers: le redresseur de fers à cheval Medvedko et magicien noir Pou I Tin).
Un texte finalement bien plus noir que Journée d'un opritchnik, mais en même temps plus sensible et moins artificiel. Sorokine montre ainsi qu'il sait aller au-delà du simple pamphlet.
Une lecture de Patrice
13:24 Publié dans (aut.) Vladimir Sorokine, (éd.) Ast, (éd.) Editions de l'Olivier, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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24.11.2010
Vladimir Sorokine - La Glace
Si Vladimir Sorokine tapait déjà très fort avec Le Lard bleu (1999), c'est essentiellement avec La Glace (Лёд, 2002), qu'il s'est taillé une réputation d'écrivain majeur, capable d'aller au-delà du post-modernisme, de la provocation de base, deux critères qui lui ont valu autant de soucis avec la critique qu'avec les admirateurs de Poutine ou les nostalgiques du communisme. Car en quelques heures d'une rapide lecture, Sorokine nous offre à la fois une vision de la Russie contemporaine et un historique des cinquante dernières années de l'URSS, le tout sous couvert d'une fable mystique assez ahurissante.

La Glace se découpe en quatre parties très inégales, deux grandes, qui font l'essentiel de l'ouvrage, et deux petites, qu'on pourrait presque qualifier d'annexes. La première se passe de nos jours: des gens, pas nécessairement jeunes, mais tous blonds aux yeux bleus, sont enlevé par des membres d'une étrange secte sans nom. Solidement ligotés et emmené dans un endroit isolé, ils se voient alors la poitrine martellée à l'aide d'un marteau de glace. Chez certains, il sortira de leur poitrine un son particulier, qui les désignent comme des élus. Les autres ne survivent pas à ce traitement. Dans cette première partie, Sorokine nous fait donc suivre les traces de plusieurs victimes de ces enlèvements, toutes survivantes. On compte un post-adolescent, une prostituée et un homme d'affaire plus ou moins véreux. Autant d'occasions de dresser un portrait au vitriol de la Russie moderne, avec quelques bons passages trash, et surtout, malheureusement, beaucoup de réalisme...

Changement de ton avec la deuxième partie, qui adopte le point de vue d'une jeune fille de l'ouest de la Russie durant la Deuxième Guerre mondiale. Véritable simplette, plus par son manque d'éducation que par défaut physique ou mental, elle voit le monde avec naïveté. Tous les événements se valent, toutes les personnes lui sont égales. Les Allemands sont pour elle juste des étrangers de passage, et lorsqu'il s'agit de les accompagner pour aller travailler au coeur du IIIe Riech, cela ne lui provoque aucun état d'âme. Pourtant, au terme d'un voyage éprouvant, elle sera choisi, avec une groupe de blonds, pour être martelée, comme l'ont été les "héros" de la première partie, par un mystérieux soldat nazi. Et son coeur parlera, révélant ce qui est aux yeux de la secte son vrai nom: Khram. A partir de là, la jeune fille, dont le niveau de langue va alors considérablement s'élever (un tour de force narratif, soit dit au passage), va aussi devenir l'un des principaux membres de la secte. De là, Sorokine nous fera donc revivre tout son parcours au sein de l'URSS, dressant au passage une "histoire" de ce pays, et notamment de ses services secrets.
Mais de quoi s'agit-il donc, au final, et en quoi ce livre mérite-t-il sa place sur un blog consacré à la Science Fiction et au Fantastique? C'est que simplement la glace qui constitue la tête des marteaux est d'origine extraterrestre, qu'elle est tombée dans la Toungouska, en 1908, cette fameuse explosion qui fit tant de bruit - au sens propre comme au figuré - en Sibérie, et dont certains, comme Alexandre Kazantsev, n'ont pas hésité à dire qu'elle était dûe à l'explosion d'un vaisseau extraterrestre. Cette glace, cométaire, serait, si l'on en croit Sorokine, un don envoyé par une sorte de démiurge, destiné à permettre à 23000 élus, vivants masqués parmi les humains normaux (qui sont systématiquement qualifiés de "morts", de "machines de chair" par les membres de la secte), de se dévoiler, de "renaître". Sorokine écrit là une étrange cosmogonie et une eschatologie dont le sens n'est pas clair, même si l'on peut songer à la rapprocher des élus de l'Apocalypse, dont le nombre est lui aussi limité.
Ce qui compte en fait, n'est pas trop cette idée de base, mystique et fantasque, mais bien le regard posé sur l'humanité et la Russie. Qu'on songe à cet étonnant passage concernant la lecture: les élus ne ressentent pas le besoin de lire, et pour eux, le fait que les "morts" prennent plaisir à lire des mots "morts" les rend encore plus "morts". Seul le langage du coeur compte...
En dépit donc d'une dichotomie narrative un brin destabilisante, par le changement de ton qu'elle entraîne, La Glace de Sorokine est un roman palpitant, vraiment aisé à lire et servi par une belle traduction de Bernard Kreise. Un texte étonnant.
À lire: la chronique de l'excellent Systar, publiée peu après la parution du roman en français.
14:18 Publié dans (aut.) Vladimir Sorokine, (éd.) Editions de l'Olivier, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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