26.03.2009
Viktor Pelevine - Le Livre sacré du loup-garou
Le Livre sacré du loup-garou, tel est le titre un tantinet ridicule d'un roman de Viktor Pelevine daté de 2004 que les hasards de l'édition font paraître seulement actuellement chez Denoël « & d'Ailleurs ».

A Huli (on aurait préféré une translittération plus classique: A Khuli), est une antique renarde chinoise. Elle ne connaît pas elle-même son âge et se contente d'un vague « 2000 ans », ses souvenirs ne remontant pas au-delà. D'apparence extérieure humaine, elle possède cependant une queue aux pouvoirs hypnotiques qui lui permet de capter l'énergie vitale des hommes.
Installée en Russie depuis plus d'un siècle, elle s'y fait donc courtisane, et de nos jours n'a aucun mal à s'approvisionner en exerçant le métier de prostituée de luxe dans les grands hôtels de Moscou. Entendons-nous bien cependant: A Huli, malgré son nom (quelque chose comme « Bordel! », « Putain! » en russe) est parfaitement chaste, et même vierge: lorsqu'elle hypnotise ses victimes, elle ne leur vend que du fantasme et donc ne sait que rarement en quoi consiste les pratiques qu'on lui demande, parfois des plus trash (fist fucking, etc.).
Elle vit ainsi au jour le jour, sans soucis de l'avenir, jusqu'à ce qu'un de ses clients, déçu, ne se plaigne d'elle à un officier du FSB, lequel s'avèrera être un loup-garou. Ensemble, le loup et la renarde vont vivre durant quelques mois une intense histoire d'amour, la première pour la renarde, dans une Russie qui espère à se redresser et retrouver son honneur.
Le thème des lycanthropes dans Moscou a curieusement une étrange résonance auprès du lecteur: il est au coeur du cycle des Sentinelles de Sergueï Loukianenko. De fait, on peut se demander si ce roman de Pelevine n'en serait pas une réponse. Ainsi, « J'ai tendance à dresser des listes et à tout classer par points et sous-points, même lorsque la logique humaine n'en a pas besoin. » (p. 55), nous dit la renarde. Cela n'est pas sans rappeler le fait que tous les Autres de Loukianenko sont classés par catégories et sous catégories. Mais l'ambition de Viktor Pelevine est d'aller plus loin que la simple Fantasy urbaine. Il veut réfléchir plus encore sur la Russie moderne, une Russie qui se cherche, quitte parfois à faire un retour sur le passé. Mais le passé n'est clairement pas la solution: à Dostoïevski, Pelevine préfère la modernité de Nabokov (« ' J'encule ton Dostoïevski.' Il me regarda avec curiosité. 'Et qu'est-ce que ça fait? - Rien de particulier'. » p. 354). On retrouve-là une forme d'allusion à son confrère Sorokine (tout comme dans La Journée d'un optritchnik, les agents de l'ordre public finissent par se sodomiser à la chaîne, bien que ce soit très involontairement chez Pelevine!).
Pelevine scrute donc cette modernité, et le constat est dur. Ainsi, en parlant de la corruption:
« Néanmoins, les Russes aiment leur pays: leurs écrivains et poètes comparent traditionnellement cet ordre à un poids accroché à la jambe d'un géant magique. Sans ce boulet, il brûlerait les étapes... Moi, j'ai des doutes. Cela fait longtemps qu'on ne voit aucun géant, mais seulement un oléoduc et un rat accroché dessus qui se fait un ouroboros autocéphale mystique. Il me semble que le but unique de l'existence russe et de traîner ce rat à travers un désert enneigé, en essayant d'y trouver un sens géopolitique et d'en inspirer les petits peuples. » (p. 114-115)
Il ne peut s'empêcher de placer dans la bouche d'Alexandre le loup, cet officier machiste et très patriote, des paroles amères sur la période de Eltsine:
« Chez nous, m'interrompit Alexandre, ce mot [« libéral »] désigne un putois sans vergogne qui espère qu'on lui donnera un peu de sous s'il fait les yeux ronds en affirmant encore et encore que vingt parasites qui pètent de graisse doivent continuer à tenir toute la Russie par les couilles, simplement pour avoir côtoyé la fille de ce satané Eltsine au début de la prétendue privatisation. » (p. 220)
Pourtant, le roman s'avère malgré tout plein d'espoir, et l'on serait presque tenté de suivre la philosophie basique d'A Huli, lorsqu'elle dit sans détours:
« Lorsqu'on est dans la merde, on peut faire deux choses: tenter de comprendre pourquoi on y est; ou se sortir de là. L'erreur des individus et des peuples tout entiers consiste à penser que les deux actions sont liées. Ce n'est pas vrai. Il est bien plus simple de se tirer du merdier que de comprendre pourquoi on y est. [...] Il suffit de se sortir de la merde une fois. Ensuite, on peut oublier son existence. Mais pour comprendre pourquoi on y est, il faut une vie entière. A passer dedans. » (p. 330).
A Huli est en définitive un personnage fort sympathique: éternelle adolescente, bavarde (et le roman est sensé être son récit autobiographique: il se complet donc dans de multiples digressions), apparemment superficielle, on sent pourtant poindre sous cette apparence un authentique désir de vivre, de comprendre le monde et de le rendre meilleur. C'est cette sorte de quête informelle que Viktor Pelevine nous invite à suivre, dans un langage souvent très cru (mais fort humoristique) et à l'aide d'une multitude d'aphorismes dont la (fausse) simplicité est bien souvent désarmante.
Traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain
Paris, Denoël « & d'Ailleurs »
412 pages
ISBN 978.2.20725761.6
23 €
08:17 Publié dans (aut.) Viktor Pelevine, (éd.) Denoël, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pelevine, Пелевин
06.02.2009
Viktor Pelevine - Minotaure.com
Viktor Pelevine est un auteur qui revendique explicitement son appartenance aux littératures de l'Imaginaire (Fantastika pour reprendre l'expression russe), et nous sommes bien portés à le croire, malgré le fait qu'il soit systématiquement publié hors collections spécialisées. Avec Minotaure.com (de son vrai titre Le Heaume d'horreur, Шлем ужаса), il nous plonge dans une ambiance façon "4e dimension".


Mais on n'en saura pas plus sur elles car un (ou des) modérateur(s) censure(nt) systématiquement tout élément de vie privé ou tout mot trop grossier. Mieux: le(s) modérateur(s) corrige(nt) aussi systématiquement l'orthographe. Toute tentative de langage type SMS est donc systématiquement bannie.
Bref, chacun veut savoir ce qu'il fait là, et derrière la porte de chaque chambre se trouve un univers plutôt onirique digne d'un Jean Ray, différent pour chacun, et que tous s'efforcent de comprendre. Qui est le Minotaure, et surtout qui est le Thésée sensé le battre restent toutefois les grandes questions.
Drôle de roman donc, puisqu'en fait on nous donne à lire le log du tchat. Il n'y a que des dialogues, très bien troussés d'ailleurs. Une adaptation au théâtre se ferait sans peine.
Mais le sens profond de cette oeuvre échappe à une première lecture. Il faut sans doute avoir un solide bagage philosophique pour aller au fond des choses, car au-delà d'une simple critique des pratiques "communautaires" liées à internet (forums, tchats, usage de pseudo débiles, etc.), il y a là une vraie réflexion sur la société et son organisation... qu'il est malaisée de saisir entièrement. Mais cette lecture constitue une drôle d'expérience, qu'il faut tenter. Il est de toute façon nécessaire d'être un grand auteur pour placer dans un roman la phrase suivante:
"Le principal mérite de la philosophie française contemporaine, c'est d'avoir réussi pour la première fois à réunir de manière non contradictoire valeurs libérales et romantisme révolutionnaire dans le cadre d'une seule conscience sexuellement excitée".
Le tout en décrivant évidemment un philosophe à cheveux ébouriffés et tunique chinoise. A charge pour chacun de découvrir de qui il s'agit.
- Broché: 161 pages
- Editeur : Flammarion (13 octobre 2005)
- Collection : Mythes du Monde
- Langue : Français
- ISBN-10: 208068597X
- ISBN-13: 978-2080685971
10:06 Publié dans (aut.) Viktor Pelevine, (éd.) Flammarion, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pelevine, Пелевин


