11.01.2009
Tatiana Tolstaya - Le Slynx
Installée maintenant aux Etats-Unis, Tatiana Tolstaya, rebaptisée ici par les éditions Robert Laffont Tatiana Tolstoï (sans doute parce que la forme masculine du nom est plus vendeuse), a néanmoins débuté sa carrière en Union Soviétique, en publiant des récits dans les revues Avrora et Novy Mir, lesquels, à peine réunis en recueil, furent traduit en français dès 1988.
Mais c'est cependant son premier roman, Le Slynx (Кысь), qui va la faire connaître. Et c'est un roman de Science Fiction.


Si le genre post-apocalyptique produit encore quelques belles oeuvres, en témoignent La Route, de Cormac MacCarthy, récent prix Pulitzer, ou encore Le Monde enfin, de Jean-Pierre Andrevon, il n'en reste pas moins que c'est un genre particulièrement galvaudé, dominé par des récits « à la Mad Max », comme par exemple le Metro 2033 de Vladimir Gloukhovski, au succès phénoménal en Russie, mais de faible valeur littéraire.
Pour sa propre version du thème, Tatiana Tolstaya a choisi de se faire sociologue. Elle examine, tout au long des 400 pages de son récit, les traits caractéristiques de la petite communauté urbaine de Fiodor-Kouzmitchsk, un bourg qui a succédé à Moscou, ravagée il y a plus de 300 ans par une guerre nucléaire. Si la société décrite par l'auteur s'avère relativement stable, bien que son niveau technique dépasse à peine celui du Néolithique, il n'est reste pas moins qu'elle est particulièrement cruelle, d'une cruauté d'autant plus dure qu'elle est banalisée, la morale n'existant plus, le mot même de « morale » ayant disparu du vocabulaire.
Il faut remarquer d'ailleurs que ledit vocabulaire brille par son archaïsme, que le traducteur a parfaitement rendu en utilisant du vocabulaire et des tournures de phrases directement venues du XVIe siècle. C'est surprenant au début, puis on se prend à ne plus y faire attention.
On distingue donc trois types d'humains, tout d'abord: les Anciens, ceux qui ont survécu à la bombe. Ils en sont devenus immortels, mais ne sont pas pour autant invulnérables: ils peuvent périr de blessure ou d'empoisonnement, ce qui fait qu'ils sont de moins en moins nombreux. Ils sont les seuls, avec les transcarnés, à employer encore la langue du XXe siècle. Puis viennent les « mignons », les gens « normaux », descendants des Anciens. Ceux-là sont chargés de séquelles physiques plus ou moins monstrueuses. Enfin, donc, viennent les transcarnés, d'anciens humains rabaissés au rang de bête, qui servent d'animaux de trait, bien qu'étant doués de parole.
Cependant, cette distinction en types physiques ne se superpose pas aux distinctions sociales. Le petit monde de Fiodor-Kouzmitchsk est en effet divisés en trois groupes: les mourzas (les nobles en quelque sorte, ou plutôt les fonctionnaires) avec à leur tête le Grand Mourza Fiodor Kouzmitch (un nain aux mains immenses); puis viennent les mignons, les hommes libres ordinaires, et au bas de l'échelle se trouvent les serfs.
Et tout cette petite population vivote au jour le jour, travaillant pour partie aux tâches collectives, pour partie pour soi, grouillant les jours de marché, où la monnaie d'échange courante est la souris, devenu animal prisé dans les assiettes (y compris sous forme de caviar d'yeux). La monotonie de cette vie est juste coupée par quelques fêtes et par les annonces des divers oukazes de Fiodor Kouzmitch, lequel passe son temps à recopier et à faire copier les oeuvres des anciens auteurs et poètes tout en se les attribuant.
Le héros du roman, Bénédikt, est d'ailleurs l'un des copistes. « Evidemment, les livres, y en a de toute sorte. Fiodor Kouzmitch, gloire à lui, se donne de la peine sans discontinuer. A l'une fois des contes, à l'autre fois des poèmes, un roman ou un polar, ou une nouvelle, ou un récit, quand ce n'est un essai... et voilà que l'an passé Fiodor Kouzmitch, gloire à lui, a daigné écrire un schopenhauer, or c'est une sorte de récit sauf qu'on y entrave que dalle. Et faut dire que c'était long, catin! A bien fallu trois mois pour le copier, en s'y mettant à dix, tous rompus de fatigue » (p. 109). Et voilà que les livres ainsi copiés, sur écorce de bouleau, comme durant le Moyen Âge russe, partent pour le marché où ils sont troqués contre quelques souris.
Mais Bénédikt n'est pas un moine copiste, puisque la religion a quasi-totalement disparu (en dehors des enterrements des Anciens et de quelques expressions courantes comme « mon Dieu! »). Il est même plutôt amateurs de « fumelles », qui le lui rendent bien. Mais de simple bon vivant peu porté sur la réflexion, malgré son travail, il va petit à petit se transformer, devenir plus mature, avec la découverte des livres, des vrais, de ceux qui ont survécu à la catastrophe. Il se rendra compte ainsi que Fiodor Kouzmitch n'en est pas l'auteur, et que, mieux encore, s'il veut comprendre le monde, il lui faut tout lire. Gravissant à pas de géant les échelons de la société, il va ainsi devenir un boulimique de lecture, prenant le temps de tout dévorer, du manuel de tricot à la revue de géographie du XIXe siècle, sans ordre précis, sans préférence. Tout doit être lu.
Et c'est ainsi qu'il ira jusqu'à commettre un coup d'état, uniquement afin de s'emparer de la bibliothèque personnelle de Fiodor Kouzmitch.
Le roman de Tatiana Tolstaya est ainsi un roman complet, parfaitement construit et pensé, jusqu'au moindre détail, tour à tour humoristique ou dramatique, philosophique ou politique. C'est en tout cas un texte qui, après un démarrage un peu lent, sans doute dû aux difficultés de la langue, devient rapidement passionnant. Un incontournable du genre.
A noter qu'en 2007, Tatiana Tolstaya a publié chez Eksmo un recueil de récit, Не кысь, qui semble se situer dans le même univers.
12:38 Publié dans (aut.) Tatiana Tolstaya, (éd.) Robert Laffont, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tatiana tolstaya, Татьяна Толстая


