04.04.2009
Alexeï Tolstoï - Aelita
En 1923, le comte Alexeï Tolstoï, déjà alors un écrivain reconnu, rentre d'exil et décide de se faire le chantre de la Révolution, devenant au passage l'écrivain officiel de la période stalinienne. Profitant de ce retour, il publie son premier roman de Science Fiction, Aelita, roman d'aventures martiennes.

Aelita est bien un roman de son temps: l'action se passe à Saint-Pétersbourg, peu de temps après la fin de la guerre civile. Un ingénieur, Loss (notons que Tolstoï a lui-même une formation d'ingénieur), se lance dans la construction d'une fusée pour aller vers Mars. Mais personne ne croit en la réussite de ce projet, pas même ses deux adjoints. C'est donc un aventurier, soldat démobilisé de l'Armée Rouge, Goussev, qui va s'engager à ses côtés. La fusée décolle, et l'engin atteint vite la planète rouge, où les deux compères vont découvrir une civilisation avancée.
Pris en main par Aelita, la fille du potentat local, ils vont apprendre en une semaine, grâce à la technologie de pointe de ce monde, la langue locale et s'initier à cette culture, laquelle s'avère être profondément inégalitaire: une poignée de nantis, avec l'aide de l'armée, règne sur l'immense masse prolétarienne. Il faut dire que cette société tire elle-même ses origines d'un système imparfait: elle est en effet issue de la fusion du peuple primitif (dans tous les sens du terme) de Mars, et d'une poignée de guerriers atlantes, arrivés là après la submersion de leur continent. Or L'Atlantide, telle qu'elle nous est décrite par Tolstoï, n'était elle-même pas un paradis.
C'est ainsi que pendant que Loss va s'enticher d'Aelita et se perdre dans la compréhension du savoir de ce monde, Goussev lui va foncer tête baissée dans la révolution qui naît au moment de leur arrivée, au point même, du fait de son expérience sur Terre, de prendre sa direction.
Raconté comme cela, très rapidement, Aelita pourrait passer pour un simple roman d'aventures martiennes, comme il s'en écrivait déjà beaucoup dans le monde anglo-saxon. Mais en définitive, il est plus que cela. Tolstoï mène de front plusieurs réflexions, qui, si on veut bien les voir entre les lignes, s'avèrent très riches. Réflexion d'abord sur lui-même, si on accepte son identification avec l'ingénieur Loss: ce dernier, sans condamner la révolution en cours, n'y prend pas part. De la même manière, Tolstoï restera soigneusement éloigné de la Révolution et de la guerre civile, et ne rentrera que lorsque que la NEP sera mise sur les rails.
Que penser aussi de ce Goussev, aventurier va-t-en guerre, qui ne demande qu'à revenir sur Terre armé d'un document attestant que les Martiens veulent intégrer l'URSS! Or la révolution de Goussev échoue. On voit bien là une forme de parti pris volontaire: Tolstoï opte déjà pour Staline, contre Trostki: une révolution extérieure est encore prématurée et ne peut qu'échouer.
Mais le roman d'Alexeï Tolstoï n'est pas qu'une réflexion sur le temps présent: il développe aussi de belles idées concernant l'Histoire et la formation des civilisations: son Atlantide est ainsi le résultat d'une fusion de multiples peuples, vainqueurs et vaincus, qui tous ensemble donnent de l'élan à ce pays, entre vagues de régression et progrès formidables. Ca n'est qu'une guerre civile et la catastrophe "naturelle" bien connue qui ne mettrons fin à ce qui n'est pourtant pas, aux yeux de l'auteur, l'endroit idéal: le pouvoir y est trop fort, et le religieux (qui va jusqu'aux sacrifices humains à la mode "aztèque") y est trop présent.
Tolstoï donne aussi libre cours à son imagination d'ex-ingénieur, d'abord dans la description du voyage, mais aussi et surtout dans celle des merveilles technologiques martiennes: des vaisseaux volants dotés d'ailes, des champs de force en forme de coupoles, un réseau électrique mondial qui prend sa source aux pôles magnétiques, etc. Les descriptions des lieux, des villes, sont magnifiques et laissent songeur.
Ainsi, loin de vieillir comme tant de romans de Science Fiction ancienne, Aelita se lit toujours parfaitement bien, et avec grand plaisir. On comprend alors mieux son statut de classique de la SF russe.
Aelita a fait l'objet de deux traductions françaises, dont aucune n'est parfaite. D'abord celle de Vera Gopner, aux Editions en Langues Etrangères de Moscou (sans date, mais dans les années 1950).

Plutôt exacte au niveau du vocabulaire, elle est par contre très sèche et peu agréable à lire.
L'autre est celle de Luda, publiée en 1955 (sensiblement à la même époque donc), sous le titre Le Déclin de Mars aux éditions L.I.R.E.

Plus agréable à lire, elle n'en est pas moins, parfois, une belle infidèle. Et tant qu'à faire il vaut mieux préférer l'édition de Moscou, car c'est un fort bel objet.
Notons au passage qu'il est vraisemblable que ce roman ait eu une influence majeure sur une bande dessinée célèbre en France: Thorgal. Ces Atlantes de l'espace, qui ont des relations avec des peuples amérindiens, et sont dotés d'une technologie supérieure (qui leur fait fabriquer par exemple des vaisseaux volants), ces Magatsilts (puissants guerriers atlantes qui fondent la civilisation martienne) dont le nom est si proche de la Mayaxatl de Rosinski et Van Hamme, fondée elle aussi par un Atlante. Tout cela fait beaucoup de coïncidences.
18:23 Publié dans (aut.) Alexeï Tolstoï, (éd.) Editions en Langues Etrangères, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : tolstoï, Толстой


