14.09.2011

Lidia Oboukhova - Lilith - Projet "Kosmoopera" 16

 

Lidia Oboukhova occupe une place à part dans le petit monde de la science-fiction soviétique. Elle n'est en effet généralement pas un auteur de science-fiction, mais certaines de ses œuvres, dont Lilith (Лилит, 1966), dont nous allons vous parler, ont eu un réel impact sur le genre. Née dans une famille d'acteur en 1922, elle est, à la mort de son père, adoptée par son beau-père, un garde-frontière, qui l'emmènera un peu partout aux confins de l'URSS (Caucase, Asie-Centrale, Ukraine, Biélorussie, etc.). Lorsque la seconde Guerre Mondiale éclate, elle est en Lithuanie. Capturée par les Allemands, elle passera quasiment tout le conflit dans un camp. Oboukhova photo.jpg

Mais après la guerre, elle se lancera dans des études à l'Institut littéraire Maxime Gorki, et publiera son premier texte professionnel en 1955. Et si elle a essentiellement publié des romans historiques, on a retenu son nom pour Litit, une novella (povest') initialement paru en letton en 1962, puis seulement en 1966 en russe, d'abord dans un petit fascicule chez Znanié, enfin dans l'anthologie annuelle NF (Naoutchnaya Fantastika, 1966).Oboukhova letton.jpg

Tout commence par la description d'une tribu primitive de la préhistoire. Une jeune fille nommée Lilith n'est pas comme tout le monde : elle est plus sensible à la poésie de la nature, plus portée à l'évasion. La tribu a une tradition : un forme de rite de passage à l'âge adulte. Lilith se trouve dans une hutte ; la tribu forme un cercle autour et les jeunes hommes qui veulent obtenir la fille doivent rivaliser entre eux pour rompre le cercle et entrer. Un homme y arrive : il s'appelle Odam. Par chance, Lilith et Odam s'aimaient déjà avant. Mais Odam est son cousin et ne peut donc devenir son mari. Ils s'enfuient et s'installent seuls dans une forêt. Avec le temps, ils découvrent qu'ils sont très différents. Lilith est poétique. Odam est pragmatique.Oboukhova.png

Parallèlement, Sans-Nom vit sur une lointaine planète. Il est cosmonaute et est en charge de la découverte d'autres mondes car le sien est devenu trop petit pour sa population. Un jour, avec d'autres cosmonautes, il est chargé d'explorer la terre, un monde neuf.

Et Lilith, qui tend à s'éloigner d'Odam, rencontre Sans-Nom. Et au fil des discussion Sans-Nom lui-même va prendre conscience que son propre monde est médiocre, que ses compatriotes ne recherchent que les profits. Avec Lilith il découvre les sentiments. Oboukhova2.png
Mais Sans-Nom, qui est inadapté à l'atmosphère terrestre, doit repartir. Et Lilith, réciproquement, ne peut l'accompagner.


Elle contient bien des réflexions sur l'Humanité, sur l'acceptation des différences. PLus le progrès technique se développe, moins les gens sont humains. Le progrès technique aide les gens à vivre mieux physiquement, mais peut étouffer les sentiments.
Oboukhova place l'ET et la femme sauvage sur un pied d'égalité, décrits par un narrateur extérieur objectif

 

Magnifiquement illustré, ce récit très poétique et porté sur la philosophie reprend un thème qui n'est pas neuf : celui de la visite d'extraterrestre sur Terre en des temps préhistoriques. Déjà, Efremov les faisaient venir durant l'ère des dinosaures, dans sa nouvelle Les Vaisseaux du firmament (titre donné par l'édition française, le titre exact étant Les Voiliers stellaires).

En 1962, Guennadi Gor exploite un filon très proche de celui d'Oboukhova, on racontant, dans L'Insupportable interlocuteur, la rencontre entre un extraterrestre et une jeune femme préhistorique.

Mais dans les deux cas, le récit se faisait selon le point de vue du plus civilisé. Oboukhova, elle, place ses deux protagonistes sur un pied d'égalité, en utilisant le point de vue d'un narrateur extérieur et donc objectif.

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L'autre surprise qu'offre ce récit est la multiplication d'allusions à la tradition hébraïque concernant Lilith. La première femme, libre, égale de l'homme, mais aussi condamnée. Oboukhova se sert de ce personnage pour insinuer, discrètement, quelques avertissements sur le progrès : plus la technologie se développe, moins les gens sont humains. Ce progrès aide les gens à vivre mieux, physiquement parlant, mais il peut aussi étouffer les sentiments. Par ce court roman, Oboukhova se place d'emblée à contre-courant de la production soviétique de science-fiction d'alors, et sa publication en elle-même est étonnante. Quoi qu'il en soit, Lilith se pose doublement comme un anti-kosmoopera, d'abord en inversant le sujet (ce n'est plus le brave cosmonaute terrien qui rend visite à des extraterrestres primitifs, mais l'inverse), mais aussi en mettant en garde contre une technologie toute puissante.

 

Une lecture de Viktoriya

 

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