11.09.2011
Vladislav Krapivine - Le Pigeonnier dans la clairière jaune
Commençons ce compte rendu par une critique : non le roman-trilogie Le Pigeonnier dans la clairière jaune (Голубятня на желтой поляне, 1985) de Vladislav Krapivine n'est pas, contrairement à ce qu'affirme son éditeur français en 4e de couverture, une trilogie d'heroic fantasy : cette œuvre est bien de la science-fiction, et si l'on y trouve bien un peu de magie, il s'agit de la magie de l'enfance. Mais passons sur ce détail, pour saluer la démarche des toutes jeunes éditions Delahaye, qui, depuis 2006, nous offrent à lire cette grande œuvre de la science-fiction russe. Trois tomes donc, parus respectivement en 2006, 2007 et 2011. Par chance, les deux premiers tomes peuvent se lire indépendamment.
Dans le futur lointain du Pigeonnier de Villenoix (Голубятня в Орехове), Iaroslav Rodine, alias Iar, est un cosmonaute chevronné. Il a passé la plus grande partie de sa vie dans l'espace, à explorer des mondes qui se sont révélés vides, soit qu'ils n'aient jamais été peuplés, soit que leur civilisation s'y soit éteinte. Et ces longues années passées dans l'espace, du fait de vols à des vitesses relativistes, se traduisent en siècles écoulés sur la Terre. Iar est seul ; il est certain de ne plus pouvoir un jour revoir ses amis d'enfance. Seul donc, il accepte de prendre un quart particulièrement long, souhaitant profiter de ce temps pour réfléchir. Et voilà que subitement, dans la cabine, se trouve un petit garçon, Ignace, alias Iass (Ignatik, alias Tik dans la version russe). Et ce garçon l'emmène comme par magie (en fait le simple pouvoir de son imagination) sur un monde sobrement nommé la Planète. Un monde terriblement semblable au nôtre, et à la fois profondément divergeant. Celui-ci se relève d'une guerre, qui a opposé les deux rives d'un fleuve. Et derrière cette guerre semblent se cacher des créatures extraterrestres, que l'on a nommé « Ceux qui ordonnent ». Ces êtres, qui ne semblent pas pouvoir se passer du chaos humain (quitte à le provoquer si nécessaire), et dont aucun adulte ne veut reconnaître l'existence, ont banni de la vie quotidienne le chiffre cinq, qu'ils semblent craindre. Et pourtant Iar va tout de suite intégrer le groupe d'ami formé par Iass et ses trois camarades, formant ce chiffre cinq et défiant ainsi « Ceux qui ordonnent ». 
Dans L'Etincelle vivante (en fait : Праздник лета в Старогорске, La Fête de l'été à Starogorsk), Krapivine nous présente le postulat inverse. Nous sommes cette fois-ci sur Terre, dans un futur qu'on ne peut déterminer, mais qui est peut-être celui du départ de Rodine de la Terre. Helki est un garçon sans doute un brin timide, qu'un aîné, Iouri, a pris sous son aile, « pour en faire un homme ». Tous deux, associés à Attila (Erema dans la version originale), un robot fabriqué avec des pièces de rebut (un artifice brillant de la part de Krapivine, qui lui évite d'inventer des technologies futuristes et donc vite démodables) et devenu conscient suite à un coup sur la tête, et à Yannik (Yanka dans la version russe), un petit violoniste qui fascine Iouri, ont leur repère dans un wagon abandonné, près d'une vieille gare quasi désaffectée, un wagon qu'ils ont surnommé le Poulailler. Mais voilà qu'un jour, un squatteur s'y est installé : Edouard (Gleb dans la version russe), un jeune homme qui se prétend journaliste et qui semble venir d'un autre monde. De fait, sa carte professionnelle, pas plus que l'argent qu'il a sur lui, ne se sont vrais. Mais pourquoi Edouard est-il là ? Comment est-il arrivé ? Et pourquoi donc un jour le robot Attila se met-il en tête de se fabriquer un fils qui sera animé par une « étincelle vivante », étincelle magique que d'étranges créatures – « Ceux qui ordonnent » ? – convoiteront ?
Il n'y a, présenté comme cela, aucun lien, en dehors de la structure, entre ces deux romans. Dans les deux cas un homme, un adulte, tombe d'un monde à l'autre et se retrouve secouru par un groupe d'enfants débrouillards. Chacun de leur côté vont tâcher de comprendre ce qui leur est arrivé. Si Iar, en butte directe à « Ceux qui ordonnent », va tout de suite faire face à des événements tragiques ; Edouard, lui, pourra prendre son temps, s'installer, observer intimement les relations qui existent entre les garçons qui l'entourent, et écrire sur eux. Mais dans les deux cas, la menace de ces êtres qui semblent artificiels, plane. Il leur faut donc réagir. Et dans les deux cas, lorsqu'ils seront amenés au bord du désespoir, ce sont les enfants qui vont les ranimer, les refaire vivre.
Il est évidemment impossible de parler du tome 3 : il est celui qui, en à peine 200 pages, va faire le lien entre les deux précédents romans, des liens qui, s'ils n'étaient pas évidents d'un premier abord, vont se révéler inextricables.
Et une fois le livre refermé, il est aisé de comprendre pourquoi ce roman-trilogie de Krapivine figure parmi les 15 romans préférés des lecteurs russes, étant donné que l'on a la certitude d'avoir lu quelque chose de grand. Oui, Le Pigeonnier dans la clairière jaune est une œuvre pour la jeunesse : ses héros sont des enfants, le vocabulaire et la structure narrative du texte ne sont pas d'une grande complexité. Mais en même temps, Krapivine y use sans hésitation de concepts hardis que les auteurs pour adultes n'engagent que rarement ensemble : exploration spatiale avec effet relativiste, univers parallèles, développement d'une galaxie consciente, boucle temporelle plus ou moins déviées, intelligence artificielle, etc., tout cela saupoudré d'un brin de magie enfantine. Linéaire d'apparence, le récit de Krapivine est d'une complexité rare. Mais l'auteur se contrefiche de cette complexité apparente, jouant du principe que ce que les adultes ne peuvent (ou ne veulent) comprendre, les enfants, eux, y arrivent sans peine. 
Car pour bien faire, Krapivine s'avère être un fin psychologue. Sa description des enfants, de leurs joies, de leurs angoisses, est d'une grande justesse. Le portrait d'Helki, petit garçon complexé qui voudrait bien se faire une place et surtout désespère de devoir perdre l'unique ami et mentor qu'il ait su se faire, est bouleversant. Krapivine n'hésite pas à aborder des thèmes et sujets sensibles : mort, et même suicide. Le premier tome est une ainsi d'une étonnante noirceur. Et à côté de cela, on peut trouver des moments de toute beauté, qu'il s'agisse d'une joie simple comme celle d'une baignade au soleil, ou d'instant de grâce comme lorsque Yannik joue du violon avec les rayons de la lune dans la vieille église du Capitaine. C'est cette joie enfantine, toute simple et en même temps bouleversante, que « Ceux qui ordonnent » ne peuvent combattre ; c'est cette joie qui les mettra en échec, d'une façon toute bête et en même temps fantastique, dans un final (le troisième tome, Le Garçon et le lézard, Мальчик и ящерка) en forme de feu d'artifice, mélange d'images splendides et d'émotions, toutes les émotions : colère, tristesse, mélancolie, mais par dessus tout bonheur d'un accomplissement, d'une découverte ultime de soi-même.
Et c'est avec un soupir, avec un sourire émerveillé, que l'on tourne la dernière page de ce chef d'oeuvre.
Une lecture de Patrice
14:05 Publié dans (aut.) Vladislav Krapivine, (éd.) Delahaye, Auteurs russes, Littérature jeunesse | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
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Commentaires
Hello!
Merci, et Grrr! : je ne l'avais pas repéré, ce monsieur, justement parce qu'il ne me semblait pas aborder la SF.
Est-ce que dans ses participations à l'écran, adaptation et/ou scénario, il y en a qui rentrent dans le cadre de mon étude :
(Je ne connais pas la traduction des titres, c'est une comparaison vite faite entre liste film et liste écrits)
1974 Валькины паруса
d'après Валькины друзья и паруса 1966
1974 Оруженосец Кашка
d'après Id.1965
1974 Всадники на станции Роса
D'après id., 1972, vol. 1 trilogie Мальчик со шпагой
1975 Мальчик со шпагой
d'après ? récit de la trilogie Мальчик со шпагой
1978 Та сторона, где ветер
D'après id. 1964-1966
1982 Колыбельная для брата
D'après Id. 1978
1986 Удивительная находка, или Самые обыкновенные чудеса
D'après Болтик ?
(Boulon? J'aime bien la SF dite "à boulons", moi!)
2001 Ещё одна сказка о золушке
D"après ? Un truc sur Cendrillon?
2003 Планета
D'après ?
(Avec un titre pareil, peut-être SF)
2005 Мушкетер и фея
D'après Id. 1975
2008 Трое с площади Карронад
D'après Id. 1978
2010 Легенда острова Двид
D'après Дети Синего Фламинго 1980
2011 Бегство рогатых викингов
d'après id. 1969, volume 1 de la série Мушкетёр и фея и другие истории из жизни Джонни Воробьева
Au cas où il y aurait des morceaux SF là-dedans, je garde cela sous le coude et ferais une fiche plus complète quand j'aurais un peu de temps!
Jeam
Écrit par : Jeam Tag | 11.09.2011
Hello Jeam!
Je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais je vais regarder ça de plus près si possible ce soir. Krapivine a aussi écrit des choses qui se rapportent clairement à de la fantasy (Les Enfants du flamand bleu, par exemple). Et comme je ne fais que découvrir cet auteur, il va falloir faire un peu de débroussaillage dans sa longue liste d'oeuvres!
Écrit par : Patrice | 12.09.2011
Je viens de découvrir votre blogue.Que de découvertes en perspective, surtout pour la littérature jeunesse russe que je ne connais pas. Grâce à vos connaissances et vos critiques je vais pouvoir la découvrir! Merci
Écrit par : Alice | 12.09.2011
Merci! Nous n'avons hélas que trop peu souvent l'occasion de chroniquer des ouvrages pour la jeunesse, mais quand cela est possible, nous le faisons sans hésiter. Il y en aura d'autres, sous peu.
Écrit par : Patrice | 16.09.2011
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