23.07.2011
Sergueï Snegov - Les Gens comme les dieux - Projet "Kosmoopera" 9
Sergueï Snegov (1910-1994) est un auteur au parcours à la fois classique et singulier. Singulier car il aura connu les persécutions staliniennes : déclaré ennemi du peuple, condamné, il fit dix ans de camps en Sibérie, jusqu’à ce que la mort de Staline lui offre une première réhabilitation. Classique, hélas, car il est loin d’être le seul a avoir connu ce triste sort. Bien que tenté par l’écriture depuis les années 1930, c’est évidemment seulement à partir de 1955 que ce physicien amateur de philosophie put être publié, avec une première nouvelle intitulée Court, sauvage !
C’est à partir de 1966 qu’il entame la publication de sa grande oeuvre, la trilogie Des Gens comme les dieux (Люди как боги), une trilogie qui est devenue par la suite l’un des grands classiques de la science-fiction soviétique et russe. Trois courts romans la composent : La Reconnaissance galactique (Галактическая разведка – 1966), Une Eruption à Persée (Вторжение в Персей – 1968), et L’Anneau du temps inverse (Кольцо обратного времени – 1977) ; ils ont été rapidement réunis en un seul volume.

Dans un lointain futur, les Terriens sillonnent l’espace depuis longtemps, utilisant une autre planète spécialement aménagée en guise de relais, de carrefour partagé avec les civilisations extraterrestres. Chaque race apporte d’ailleurs sur ce monde des oeuvres représentatives de leurs arts. C’est ainsi, par le biais de ces oeuvres, que les Terriens, tous communistes (la Terre est unifiée et pacifiée, elle vit évidemment dans une utopie réalisée), découvrent que certaines des autres civilisations ont eu à subir des invasions, venues de quelque part dans la constellation de Persée. Une flottille d’exploration est alors armée, avec à sa tête Elie, cosmonaute et scientifique, dont la trilogie constitue en quelque sorte les mémoires.
La flotte découvre bien vite d’autres civilisations, souvent brillantes, dues à des créatures aux physiques très variés. Mais les explorateurs sentent vite que quelque chose ne va pas au sein de ces civilisations non-humaines. De fait, parmi elles, se trouve celle des Ramirs, au niveau technologique bien plus évolué que celui des Terriens, une civilisation qui tend à vouloir dominer les autres, à les transformer en esclaves.

Cette trilogie représente le premier vrai space opera soviétique, s’il l’on accepte ce terme dans un sens restreint : la conquête spatiale, avec des flottes de vaisseaux, des cultures extraterrestres à foison, des combats colossaux. Des critiques soviétiques des années 70 ont d’ailleurs reproché à Snegov de copier les auteurs anglo-saxons. Et pourtant il lui arrive d’être en avance sur le genre. Ainsi, l’idée du monde relais fait singulièrement penser au Point Central de Christin et Mézière (album L’Ambassadeur des ombres, 1975).
Cette trilogie est soviétique, tant dans son ambiance que dans son système idéologique de base, mais il ne s’agit pas de propagande pure et dure du communisme. L’auteur rappelle bien sûr que c’est ce système qui a apporté le bonheur sur Terre. C’est donc au nom de cette idéologie, de la forme d’humanisme qu’elle représente, que les Terriens vont contacter d’autres civilisations. Mais il reste en même temps très discret, se contentant de dire que tout va bien, sans dévoiler comment ni pourquoi tout va bien.

Snegov propose aussi une alternative au système des frères Strougatski et de leur Univers du Midi : chez les Strougatski, l’humanité communiste, vivant l’utopie, veut amener les autres cultures à son niveau, mais le fait en envoyant des « progresseurs », qui agissent dans le plus grand secret. Or la flottille d’Elie, elle, agit ouvertement, et les cosmonautes font un peu office de missionnaires communistes tâchant de répandre leur doctrine dans l’univers. Le principe est tout simplement que chaque peuple doit pouvoir disposer de lui-même en toute indépendance : il n’est donc pas question d’intervenir dans ses affaires sauf s’il en fait explicitement la demande.
Le personnage d’Elie, qui est au coeur de l’action, peut sembler parfois énervant : il lui arrive de prendre des décisions (comme accepter à bord de son vaisseau la présence de sa femme, enceinte, alors qu’un combat s’annonce) qu’on peine à comprendre sauf si l’on se souvient qu’il s’agit d’un héros soviétique : lui et sa famille peuvent bien se sacrifier, si c’est pour assurer la sauvegarde du plus grand nombre. Même si cela exige du lecteur un haut niveau de suspension consentie de l’incrédulité, cela finit cependant par donner à la trilogie un aspect dramatique qui n’est pas déplaisant.
Les Gens comme les dieux est une épopée, et en ce sens Snegov a parfaitement réussi à adapter son style, avec juste ce qu’il faut de grandiloquence, sans pousser le bouchon trop loin, même si l’on sent bien quelques maladresses simplement dues au fait qu’il s’agit du premier roman de ce genre écrit en Union Soviétique. Snegov essuie les plâtres.
On obtient au final une trilogie à lire. Non seulement du point de vue de l’histoire de la science-fiction soviétique, en tant que curiosité littéraire, mais aussi clairement par plaisir. Snegov a le sens du suspense, de l’action. Ses réflexions humanistes ne sont pas niaises, loin s’en faut. Une vraie curiosité, un vrai plaisir de lecture.
Une lecture de Viktoriya
11:45 Publié dans (a) Projet "Kosmoopera", Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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