16.07.2011
Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva - La Ballade des étoiles - Projet "Kosmoopera" 8
Il est temps d’en venir, enfin, au texte qui est à l’origine du projet « Kosmoopera » : La Ballade des étoiles (Баллада о звездах, 1960), de Guenrikh Altov et Valentina Jouravleva. Si ce texte, un court roman, est cosigné, on peut penser que c’est Altov qui en a fourni la base : en 1975, la revue Le Trappeur de l’Oural (Уральский следопыт) en a en effet repris un extrait sous son seul nom. Cependant, tandis qu’Altov n’est que logique, rigueur intellectuelle, il est vraisemblable que ce soit Valentina Jouravliova qui ait apporté à ce texte toute sa sensibilité, sa charge émotionnelle.
Mais de quoi est-il donc question ?
Un jeune sculpteur, longtemps tenu à l’écart par son maître, se voit confier une commande importante : réaliser une oeuvre à partir de ce que pourra lui raconter un cosmonaute, Chevtsov, le premier homme a avoir pu faire franchir un nuage de poussière à un vaisseau, à avoir atteint Sirius, et surtout à avoir découvert une intelligence extraterrestre. Mais les conditions pour cela ne sont pas simples : Chevtsov est à bord d’un nouveau vaisseau, en compagnie de tout une équipe d’exploration qui repartir pour Sirius. Or les messages voyages à la vitesse de la lumière, ce qui occasionne un décalage de plusieurs dizaines de minutes entre les questions posées et les réponses reçues. Les conditions de dialogues ne sont donc pas simple, mais ce que va apprendre le sculpteur se révélera pour le moins fascinant.
La Ballade des étoiles, malgré sa narration un peu chaotique due à ces transmissions décalées, nous propose cependant un récit linéaire, qui fait plonger le lecteur du plus terre à terre (comment le cosmonaute va-t-il franchir les poussières noires qui rongent inexorablement la coque du vaisseau) au plus vertigineux (la rencontre avec une civilisation extraterrestre). Le terre à terre, en soi, est déjà intéressant, car le récit repose sur de solides bases scientifiques : on sent bien Altov au travail. Les éléments technologiques et astronomiques de La Ballade des étoiles n’ont que peu vieillis : il faut dire que les auteurs utilisent des éléments toujours actuels (notions de physique relativiste, d’optique, etc.) sans pour autant pousser trop loin le soucis du détail. Ils évitent ainsi de farcir leur texte d’objets datables et datés. Plus de cinquante ans après sa première publication, celui-ci reste toujours parfaitement lisible.
Et pourtant, il est régulièrement ponctué de références à des textes ou de citations très orientées idéologiquement, et donc bien de leur temps. Le futur dans lequel se passe l’action est un futur communiste, dans un monde unifié. Le cosmonaute, le sculpteur et l’ingénieur qui l’aide durant les communications vivent dans un utopie établie : il fallait donc lui donner des bases philosophiques. Aussi a-t-on le droit à des citations de Selvinski, Marx, et même Lénine. Lourdeurs ? Non. Car elles font sens avec le fonds du texte. Selvinski est un poète. La citation de Marx est aussi une poésie (comme le rappellent Altov et Jouraleva, Marx et Engels ont écrit des poésies). Quand à celle de Lénine, on serait bien en peine de la retrouver dans ses oeuvres complètes : elle est en fait tirée d’un témoignage du peintre A. E. Magaram (publié en 1960 dans la revue La Science et la vie - Наука и жизнь, n°4, p. 59), qui, en 1916, rencontra Lénine en Suisse. Et ce fut lors d’une discussion entre les deux hommes que Lénine déclara :
« On peut parfaitement admettre l’existence, sur des planètes du système solaire et en d’autres endroits de l’Univers, de la vie et d’êtres doués de raison. Il est possible que, en fonction de la force de gravitation d’une planète donnée, de son atmosphère et d’autres conditions spécifiques, ces êtres doués de raison perçoivent le monde extérieur par des sens différent considérablement des nôtres.
Songez que, jusqu’à ces derniers temps, on pensait que la vie est impossible dans les profondeurs de l’océan où la pression de l’eau est énorme. Il est maintenant établi que diverses races de poissons et beaucoup d’autres êtres vivants sont adaptés à la vie sur le fond des océans. Chez les uns, des organes tactiles remplaces les yeux, d’autres éclairent leur route au moyen d’yeux organiques lumineux. »
Cette citation est vraiment au coeur du récit. D’abord parce qu’elle est issue du témoignage d’un peintre. Or l’art occupe ici une place majeure, tout en étant périphérique, de la même manière que l’est la peinture dans la nouvelle de Valentina Jouravleva, L’Astronaute (cf. Dimension URSS). Les questionnements du sculpteur sur son art et sa pratique ponctuent l’ensemble de La Ballade des étoiles, et contribuent à lui donner tout son charme.
Cette citation est ensuite pertinent par le fait que les auteurs ont véritablement su créer des extraterrestres pour le moins déroutants. Relativement proche physiquement des êtres humains (si l’on excepte leur faculté de transparence due aux conditions de vie locale), ils sont mentalement tout autres. Différents et proches à la foi, voilà le juste équilibre que les auteurs ont su maintenir.
Altov et Jouravleva revendiquaient dans La Ballade des étoiles leur appartenance à la science-fiction soviétique, ils y faisaient allusion à quelques uns de leurs illustres prédécesseurs (Efremov avec La Nébuleuse d’Andromède, devenue La Galaxie d’Artémis ; les frères Strougatski avec Le Pays des Nuages pourpres, devenu Le Pays des nuages verts ; ou encore Alexandre Kazantsev avec Le Chemin de la Lune, devenu La Voie lunaire). Cependant, ils vont bien au-delà de ces prédécesseurs : si ceux-ci font régulièrement allusions (notamment Efremov) à des cultures extraterrestres, jamais alors ils ne les font rencontrer directement l’humanité : ils ne s’y essaieront que plus tard.
Autant dire qu’il y a vraiment quelque chose de fort dans La Ballade des étoiles, quelque chose qui pousse à lui donner le statut de chef-d’oeuvre. En 1963 (Fiction n° 117), Gérard Klein disait à son sujet :
« La Ballade des étoiles […] est à mon sens le meilleur texte que nous ait donné la science-fiction soviétique, et peut-être le seul qui ait une véritable dimension littéraire. Je reprocherai cependant à ses auteurs une certaine propension à la rhétorique et une tendance un peu appuyer à citer Marx et Lénine pour leur faire endosser la science-fiction. Est-ce souci diplomatique ? La sincérité des auteurs ne semble pas, en tout cas, contestable. La Ballade des étoiles est un poème vibrant, tout entier dédié aux astronautes et à l’avenir. Ses naïvetés ajoutent peut-être même à l’émotion qu’il suscite. L’histoire, somme toute très simple, de la rencontre d’un homme avec d’autres êtres intelligents, avec une civilisation de l’autre côté des abysses, ce croisement soudain et voulu entre deux défis différents jetés au temps et à l’inconscience frigide des choses renoue avec la tradition du meilleur Wells, celle du visionnaire qui s’émerveille lui-même des images du futur qu’il arrache à ses rêves ».
Si l’on fait exception de la remarque sur l’idéologie qui, nous l’avons vu, fait sens, nous ne pouvons qu’être entièrement d’accord avec lui.
La Ballade des étoiles est disponibles en français dans l’anthologie Les Meilleures histoires de science-fiction soviétique, deux éditions : 1962, Paris, Robert Laffont ; 1972, Verviers, Marabout. Traduction de Francis Cohen.
Une lecture de Patrice
15:05 Publié dans (a) Projet "Kosmoopera", (aut.) Valentina Jouravliova et Guenrikh Altov, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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