11.06.2011
Le projet "Kosmoopera" - introduction
L’expression space opera est d’abord celle d’un dénigrement. Wilson Tucker, son inventeur, l’a créée pour dénoncer ce qu’il considérait comme du western de l’espace. De l’aventure à bas coût et d’imagination faible. Cette critique appliquée au genre a fait long feu. On la retrouve par exemple en France, dans les années 1960 : « Au lieu simplement de se dérouler dans les îles inexplorées du Pacifique, les jungles de Birmanie, de Bornéo, le désert de Gobi, il emmène ses héros dans les espaces sidéraux où, sur les mêmes thèmes, ils vivront les mêmes aventures : rencontres avec des peuplades inconnues, guerrières, racistes, sauvetage in extremis du camp (ici, la Terre), châtiment du traître terrien, robots en révolte au lieu d’esclaves... » (Guy Allombert, « La série télévisée Commando spatial », Fiction, n°162, 1967, p. 151-155).
Ces reproches sont, il est vrai, bien souvent mérités. Et pour se convaincre que ce travers existe toujours, il suffit de lire l’anthologie N.S.O. Le nouveau space opera, de Gardner Dozois et Jonathan Strahan (Bragelonne, 2009), dans laquelle on peut voir Robert Silverberg réécrire l’histoire de Shéhérazade, certes avec beaucoup de talent. Mais que dire, dans la même anthologie, de Marie Rosenblum, qui se contente de placer une bête histoire de chercheurs d’or du Klondike sur le satellite de Jupiter Europe (remplacez l’or par diverses mousses extraterrestres), ou de Paul J. McAuley qui se contente, sans le dire, de réécrire le scénario de Le Bon, la brute et le truand ? Ce ne sont que des exemples pris dans une anthologie qui eut la prétention de faire référence. Ils servent juste à montrer que le space opera n’est pas toujours un vecteur d’originalité, loin s’en faut.
De plus, il faut bien constater que jusqu’aux années 1960, le space opera (avec pour têtes de file E. E. « Doc » Smith, Edmond Hamilton, ou Jack Williamson) se cantonne au récit d’aventure, décrivant bien souvent de vastes guerres spatiales : on y détruit des planètes entières, quand ce ne sont pas des galaxies, menacées par des hordes d’ET plus ou moins affreux.
Cependant, le space opera est, pour peu que l’auteur fasse preuve d’un minimum d’imagination, le genre le plus propice à l’émerveillement, le fameux sense of wonder des Américains. Que de paysages, de mondes, de civilisations merveilleuses ! Le space opera est le genre par excellence qui puisse proposer du rêve. Il peut aussi, par la capacité qu’il a de rendre tout possible, permettre aux auteurs de laisser libre court à leurs réflexions
Ci-contre: publication de Skylark Three, de E. E. "Doc" Smith, roman faisant partie d'une des plus célèbres séries de space opera de l'entre-deux-guerres.
Dès 1942, Isaac Asimov introduit l’histoire et la philosophie politique en ouvrant le cycle de Fondation. Et par la suite, comme le disait bien Denis Guiot, le space opera devint plus un « véhicule d'idées qu'un genre stricto-sensu » (Le Monde de la science-fiction, 1987, p. 209). Et c’est précisément à partir de ce moment-là qu’il tend à tomber en désuétude, du moins en littérature puisqu’à l’écran, on voit apparaître des films et séries (Star Trek!) qui en exploiteront brillamment les codes.
Astounding Science-Fiction de mai 1942, le n° qui publia la première partie de Fondation
Et les Soviétiques dans tout cela ? Ils n’ont au départ guère suivi le mouvement. Même avant l’apogée du régime stalinien, il n’existe pas vraiment de récits explorant les espaces interstellaires. On ne peut compter réellement que sur Aelita, d’Alexeï Tolstoï, mais celui-ci ne va pas au-delà de la planète Mars...
Et à l’époque de Staline, ce type-même d’imaginaire est simplement... inimaginable. De la fin des années 1930 au début des années 1950, l’ensemble de la production s’oriente vers ce qu’on appellera de l’Imaginaire « à court terme ». Des savants qui créent l’allumette atomique, des méchants espions capitalistes veulent s’emparer de cette invention, bref, des récits le plus souvent stéréotypés, dont la projection dans l’avenir ne dépasse pas les cinq ans.
Ci-contre: Aelita dans son édition originale de 1923, publiée à Berlin
La réintroduction des espaces interstellaires dans la science-fiction soviétique va être le fait d’un seul homme : Ivan Efremov. Efremov est paléontologue, et lui va donc se tourner vers le passé. L’astuce est belle : en 1947 il publie un récit, Les Voiliers stellaires, dans lequel il montre un paléontologue découvrant qu’il y a des millions d’années, des visiteurs sont venus de l’espace, à bord de vaisseaux, et que ce sont eux qui, par leurs chasses, ont fait disparaître les dinosaures.
« Chatrov effleura sans le vouloir le crâne qui le fascinait. Le ‘vaisseau du firmament’ qu’il avait habité, avait gagné les profondeurs infinies de l’espace, devenant inaccessible aux machines les plus puissantes. Néanmoins, en voici une trace sûre et certaine, la preuve que la vie subit une évolution inévitable, un perfectionnement obligatoire, si longue et si pénible que puisse être sa voie. Ce mouvement, c’est la loi de la vie, la condition indispensable à son existence. Et s’il n’est pas arrêté par des accidents cosmiques, il aboutit forcément à la naissance de la pensée, au développement de l’homme, puis de la société, de la technique, de la lutte contre la terrible puissance de l’univers. Et cette lutte peut aller loin ; ce visiteur d’un autre monde en est le gage. S’ ‘ils’ étaient descendus sur la Terre non pas aux temps préhistoriques, mais à l’époque actuelle, que de choses nous aurions apprises !.. »
« Que de choses nous aurions apprises... » A l’heure où Korolev est libéré et chargé du développement de missile intercontinentaux que finalement lui-même proposera comme lanceurs spatiaux, il n’en fallait pas plus pour faire rêver les lecteurs. Le récit, malgré la lourdeur de ses digressions idéologiques – il faut bien compenser l’audace – est un succès. Il faudra cependant attendre dix ans – la mort de Staline – pour que Efremov récidive, avec cette fois-ci un vrai space-opera, devenu d’emblée un classique du genre : La Nébuleuse d’Andromède.
Efremov envisage cette fois-ci l’ensemble de la galaxie, mettant en contact une humanité future ayant enfin développé l’utopie communiste sur Terre, avec des cultures extraterrestre du même niveau. Efremov voit loin, et tape fort, du premier coup. Le roman est un choc. Publié d’abord en revue, son tirage est vite épuisé. Et lorsqu’il paraît en volume, en 1958, les 165000 premiers exemplaires sont vite écoulés, et on leur en ajoute 95000 nouveaux. Et pour l’ensemble de l’époque soviétique, ce sont plus de quatre millions d’exemplaires qui ont été vendus, tandis qu’en 2010, une réédition du roman a connu un tirage d’encore 27000 exemplaires, sachant qu’il connaît au moins une réédition par an depuis 1992... On peut parler de phénomène littéraire et éditorial.

L'édition de 1958 de La Nébuleuse d'Andromède
A partir de là, les plumes vont se libérer, la science-fiction soviétique va partir à la conquête de l’espace, jusqu’à ses plus lointains confins.
C’est ce rêve, cette ambition, que nous voudrions vous présenter.
A partir de maintenant, nous allons nous lancer dans un cycle de lectures, qui devrait courir durant tout l’été, et qui vous présentera le space opera soviétique, le kosmoopera. Quels sont ses points faibles – à quelles pressions idéologiques a-t-il été exposé ? Inversement, quels sont ses points forts, quelle son originalité propre ? Nous vous détaillerons les romans de références, quelques films, des novellas et des nouvelles. Ceci non pas seulement dans le simple but d’informer : ces notes de lecture serviront de base à la sélection d’un recueil de trois ou quatre novellas que nous tâcherons ensuite de présenter à des éditeurs. C’est tout ce processus que nous vous dévoilerons, de la sélection des textes à l’envoi à ces éditeurs.
Et comme le lancement de ce projet un peu fou coïncide avec celui de la nouvelle édition du Summer Star Wars, initié par le RSF blog, autant nous joindre à cette grande fête du space opera !

15:00 Publié dans (a) Projet "Kosmoopera", (aut.) Ivan Efremov | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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Commentaires
Très bonne idée ! Pour le terme space opera, Tucker l'a forgé en 1941 si je ne me trompe pas.
Écrit par : Guillaume44 | 11.06.2011
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