23.08.2010
L'Univers du Midi - 9 - Le Scarabée dans la fourmilière
Il faudra attendre 1979 pour que les frères Strougatski fassent paraître, dans la revue Znanie – sila, la suite des aventures de Maxime Kammerer, et donc de L'Île habitée. Le nouveau roman s'appelle Le Scarabée dans la fourmilière (Жук в муравейнике), et il se place environ vingt ans après l'action du précédent.
Maxime est maintenant devenu un progresseur, c'est-à-dire un de ces hommes chargés de faire évoluer une planète arriérée vers une niveau de civilisation proche de celui de l'Univers du Midi. Mais un jour, son supérieur hiérarchique, Pèlerin, devenu maintenant Excellence, lui confie une enquête particulière : retrouver un autre progresseur, Lev Albakine, qui est subitement revenu sur Terre sans raison valable, et surtout sans s'enregistrer auprès du service. Excellence ne lui donne aucune raison justifiant cette rechercher, mais par contre un délai : cinq jours.
Maxime va vite découvrir quel personnage étrange est ce Lev Albakine, un solitaire, seul apte à travailler, et même apprécier, les Céphalards, ces chiens mutants et intelligents découverts sur Sarakch, et dont le comportement frise l'autisme. Albakine a de bonnes raisons d'être solitaires : il fait en effet partie d'un groupe de 13 foetus humains découverts lors d'une mission sur un monde porteur de vestiges laissés par les mystérieux Pèlerins...

Disons-le clairement : Le Scarabée dans la fourmilière constitue la clé de voûte de l'ensemble du cycle. Tout s'y retrouve : la quasi-intégralité des personnages présentés dans les autres romans (Komov, Gromov, Korneï, et d'autres encore), la quasi-intégralité des mondes explorés auparavant sont mentionnés. Les Strougatski ordonnent ainsi leur oeuvre, achèvent d'en faire un tout cohérent. Pourtant, Le Scarabée dans la fourmilière n'est pas un roman encyclopédique, pas un simple fourre-tout permettant de faire du lien entre des travaux antérieurs, le genre d'expérience catastrophique qu'a tenté par exemple Isaac Asimov. Ce roman-là est une oeuvre puissante et poétique. On sent que l'expérience Stalker (le roman comme le film dont ils ont écrit le scénario) a marqué les deux frères, et si l'action de ce nouveau roman se déroule en cinq petits jours, elle n'est en rien frénétique comme dans L'Île habitée. Le Scarabée dans la fourmilière est un roman contemplatif, ce qui peut paraître curieux pour une enquête presque policière, et il laisse place à des descriptions saisissantes. Ainsi, lorsqu'ils nous livrent des extraits de rapports de mission de Lev Albakine, sur un monde dévasté par la pollution et vidé de sa population par une intervention mystérieuse des Pèlerins, il est difficile de ne pas avoir en tête cette scène de Stalker :
De l'ordure, du déchet, des décombres, et une vision pourtant si belle. Le Scarabée dans la fourmilière est un roman qui, une fois la lecture achevée, laisse une foule d'images dans la tête. Il est assurément l'un des tout meilleurs livres des frères Strougatski.
D'autant plus qu'il ne se contente pas d'une belle forme. Le fond est aussi intéressant. Car enfin les auteurs abordent de front le problème des mystérieux Pèlerins, cette super-civilisation qui a laissé des traces partout tout en restant insaisissables. Pourquoi ces vestiges partout ? Pourquoi ces foetus laissé à l'abandon depuis un temps indéterminé ? Que sont amenés à faire Lev Albakine et ses semblables au sein de l'Humanité ? Autant de question qui ne trouvent ici comme réponse que des hypothèses...
La réception en France de ce roman a été pour le moins fade. Peu de critiques, et surtout des critiques injustifiés. Ainsi Emmanuel Jouanne, bien qu'ayant beaucoup aimé le roman, a pu écrire (Fiction n°327, 1982) : « Maxime Kammerer possède cependant sur le lecteur du Scarabée dans la fourmilière un avantage certain : celui de savoir en quel siècle se déroule l'histoire, celui de connaître le cadre social. Il est perdu, mais le lecteur l'est plus encore, même si cette errance ne nuit en rien — bien au contraire — à l'efficacité du récit. » De la même manière, Constantin Gavrisky, plus négatif, écrivait (Antarès n°5, 1982) : « Le roman est à peu près exclusivement basé sur l'enquête elle-même. Le reste n'est qu'esquissé : le cadre futur où les personnages évoluent, le mystère des Grands Galactiques et leurs plans ; en bref, tout ce qui aurait pu donner de la substance au roman ». Et pour cause ! A défaut d'avoir lu l'ensemble des textes relatifs à l'Univers du Midi, il est préférable d'avoir au moins en tête L'Île habitée, dont Le Scarabée dans le fourmilière est la suite, pour en apprécier pleinement la saveur. Or à l'époque, L'Île habitée était paru chez l'Âge d'Homme, de façon, on peut le dire, confidentielle. Et le Fleuve Noir s'est abstenue de mentionner que Le Scarabée... est une suite.
11:21 Publié dans (aut.) Arkadi et Boris Strougatski, (éd.) Fleuve Noir, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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