16.08.2010
L'Univers du Midi - 4 - L'Île habitée
Alors même qu'en raison de la publication, entre 1964 et 1968, de romans très satiriques, les frères Strougatski vont violemment s'opposer à la critique, opposition dont ils sortiront perdants, dès 1969, ils vont faire paraître, dans la revue Neva, ce qui sera leur roman le plus politique, plus encore que Il est difficile d'être un dieu: L'Île habitée (Обитаемый остров), un roman qui prend lui aussi place dans l'Univers du Midi.
Alors que dans Il est difficile d'être un dieu, Anton était volontairement en mission sur une planète arriérée, dans L'Île habitée, Maxime Kamerer, un tout jeune homme, est un naufragé. Et le monde sur lequel il tombe, Sarakch, n'est guère accueillant. Il entre en effet en contact avec un pays qui peine à se relever d'une guerre nucléaire déclenchée quelques années auparavant, pays issu lui-même du démantèlement d'un ancien empire dont les marges ont pris leur indépendance. Le pays est dirigé par un groupe d'autocrates nommés les Pères Inconnus, pour lesquels la population semble manifester une admiration sans bornes.
Pourtant, la situation n'est pas idyllique, et Maxime fait ses débuts sur ce monde au sein de la Garde de Combat, l'unité d'élite de Pères Inconnus, après s'être lié d'amitié avec un de ses officiers, Gaï Gal. Mais, choqué par une intervention de cette Garde contre des opposants politiques que tout le monde appelle les « dégénérés », il s'enfuit, et tente de rejoindre la résistance. De là, il ira de désillusion en désillusion, apprenant au passage que l'engouement des masses pour les Pères Inconnus n'est dû qu'au maillage du pays par des tours émettrices de rayons auxquels les « dégénérés » sont en fait naturellement immunisés.
Maxime va alors entamer un long périple sur ce monde, qui lui permettra de rencontrer toutes les factions en présence, sans en trouver une qui soit meilleure que l'autre, ce qui le poussera à chercher à intervenir. Car Maxime est comme tous les habitants de l'Univers du Midi: physiquement parfait (dans tous les sens de l'expression: il est de fait quasi-immortel), et doté de connaissances immenses dans tous les domaines des sciences. C'est pourtant un grand naïf, à un stade qui est en presque agaçant au début du roman, et cette naïveté va l'entraîner dans ce qui est ni plus ni moins qu'en descente en enfer, malgré toute sa bonne volonté.

A ce stade, il est difficile d'en dire plus sans en dévoiler trop sur une intrigue une fois encore relativement linéaire, mais très étoffée: le roman fait le double de pages de ce que les deux auteurs ont pu produire auparavant. Mais on peut dire que le fait que Maxime rencontre des personnes de tous bords politiques permet bien sûr d'en confronter les idées. Et aucune de ces philosophies politiques ne trouvera vraiment grâce à ses yeux, dans ce monde livré soit au despotisme le plus cruel, soit au chaos.
Finalement, L'Île habitée n'est pas un roman initiatique, même si, tout au long de son parcours, souvent violent, Maxime va peu à peu perdre sa naïveté, se faire plus réaliste, mais bien, en dépit de très nombreux passages d'action parfaitement bien menés, un roman philosophique dont le thème central est: « peut-on forcer les gens au bonheur? » Peut-on les contraindre à accepter ce qu'on pense être le meilleur pour eux. La réponse des deux frères n'est pas assurée.
L'autre facette importante du roman est la description minutieuse d'un empire agonisant, qui se trouve à la fois en situation de guerre intérieure et extérieure. Ce pays est soumis, on l'a dit, à un despotisme sévère, présenté comme étant du fascisme (excuse facile qui a fait que le roman a pu être publié en URSS), qui pourrait être n'importe quelle forme de tyrannie, y compris le socialisme appliqué en URSS. Et la faiblesse de ces despotismes est bien souvent d'ordre économique. « Chacun sait que lorsque la situation [économique] va mal, le mieux est d'entreprendre une guerre pour couper le sifflet à tout le monde », dit un des dégénérés avec raison. Ainsi, le pays des Pères Inconnus va-t-il se lancer dans une guerre folle contre une de ses anciennes dépendance, le pays des Hontiens.
La vision des Strougatski est si juste qu'en définitive, elle s'applique parfaitement... à la Russie actuelle. Ancienne république centrale de l'URSS, elle a perdu toutes ses dépendances, y compris même l'Ukraine, coeur civilisationnel historique. Sa situation économique est plus que médiocre, et les médias (télévision et radio) y valent bien les tours émettrices de Sarakch en matière de propagande et de bourrage de crâne. Mieux, elle n'a pas hésité à entrer dans divers conflits au Caucase, soit pour en maintenir certaines parties en son sein (Tchétchénie), soit au contraire pour mater d'anciennes dépendances trop rebelles (Géorgie).
Tout comme Il est difficile d'être un dieu, L'Île habitée se révèle donc un roman toujours actuel.
22:52 Publié dans (aut.) Arkadi et Boris Strougatski, (éd.) Denoël, Auteurs russes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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