30.04.2010

Igor Sakhnovski - L'Homme qui savait tout

Pouvoir lire en français un roman ayant reçu un prix de Science Fiction en Russie, est une faveur rare. Or L'Homme qui savait tout (Человек, который знал все) d'Igor Sakhnovski, a reçu en 2008 l'Escargot de bronze, le prix décerné par Boris Strougatski (qui est, rappelons-le aussi, l'unique membre du jury...). Et comble de bonheur, ce roman a été traduit en français dès 2010, chez Gallimard, soit moins de trois ans après sa première parution russe. Il fallait donc que nous examinions ce cas à part de la littérature russe en France.

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Aleksandr Bezoukladnikov est clairement un raté. Il est totalement fauché, son travail ne le passionne pas, sa femme est partie, lui préférant un bellâtre qui fait du trafic de médicament avec des fonds mafieux. Las de tout cela, il décide, sur un coup de tête, d'en finir et tente de se suicider par électrocution. Mais le choc électrique n'a pas l'effet escompté, et lorsqu'il se réveille à l'hôpital, il découvre qu'il peut tout savoir, absolument tout, sous réserve de poser les bonnes questions. Ainsi, quand il se demande de but en blanc s'il lui est possible de gagner, en 24h, 500000 dollars, la réponse tombe aussitôt: « oui ».
Et notre brave homme s'empresse aussitôt de suivre les consignes dictées par ce savoir absolu. Cherchant tout d'abord à faire le bien de sa femme, qu'il cherche à reconquérir, il se retrouve rapidement mêlé aux affaires d'un député véreux, d'un gouverneur qui doit son poste à l'argent de la mafia, et d'un officier d'une police secrète qui, bien que dépendant directement du Kremlin, n'en est pas moins corrompu jusqu'à l'os. D'abord paniqué, Bezoukladnikov trouvera toutefois vite la parade en se demandant, chaque matin: « quel danger me menace aujourd'hui? »

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L'Homme qui savait tout n'est pas un grand roman: il souffre de menus défauts, qui certes ne gênent pas la lecture, mais font qu'on ne peut pas le considérer comme une réussite complète. Ces défauts tiennent dans sa construction. Débutant à la troisième personne, comme un roman classique, on découvre au bout d'un moment qu'il s'agit en fait d'un essai biographique rédigé par Igor Sakhnovski lui-même (qui se présente comme journaliste et donne dans le texte sa véritable adresse email!), le récit s'achève hélas comme un dossier compilant diverses sources: cela donne un ensemble singulièrement déséquilibré.
Pourtant, ce texte se lit d'une traite et avec beaucoup de plaisir, non seulement du fait que l'auteur use d'un style simple, aisé, mais aussi parce que son propos est particulièrement intéressant. Bezoukladnikov peut tout savoir. Cela lui permet par exemple de lire des ouvrages disparus (d'une bibliothèque de Babylone!), d'acquérir des facultés oubliées (comme celle de se rendre invisible, ce qui l'arrange bien, lui qui aime particulièrement L'Homme invisible), et bien évidemment d'échapper aux divers pièges qu'on peut lui tendre, lui qui aura longtemps été l'objet des rivalités entre services secrets, tant russes qu'américains. Et on sent pourtant que cette connaissance est aussi un fardeau. « Ne me demandez pas si Dieu existe ou ce qu'il y a après la mort! » dit-il, avant de finir par avouer qu'il ne connaît pas la date de sa propre mort: en effet, ses actions peuvent bien évidemment influer sur le futur, et il lui faut parfois poser perpétuellement la même question afin de mesurer l'évolution de la réponse.
« Que les adorateurs de science-fiction me pardonnent », nous dit Sakhnovski p. 71, « ce n'est pas pour eux que j'écris ». Nous sommes désolés de vous détromper, cher Igor, mais c'est bien évidemment aussi pour eux (donc pour nous!) que vous écrivez. (et les références à Wells ne trompent pas). L'Homme qui savait tout est donc à la foi un roman truculent et riche en rebondissements, tout en ne négligeant pas une réflexion profonde sur la connaissance et ses dangers. On regrettera simplement quelques petites maladresses de traduction, qui font par exemple apparaître des « magasins Prodoukty » (p. 51, p. 114), quand produkty, nom commun, désigne simplement un magasin d'alimentation générale, une grosse épicerie, et non une marque particulière.

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