08.11.2009

La guerre des genres n'a pas (vraiment) lieu

 

Le petit landerneau des littératures de l'Imaginaire français s'affole, depuis quelques semaines. Plus exactement depuis la parution d'une très belle anthologie de Serge Lehman, Retour sur l'horizon, publiée chez Denoël Lunes d'Encre.

Certes, la préface de Serge Lehman n'y est pas pour rien. Prônant une remise de la métaphysique au coeur des problématiques du genre, il a choqué, en gros, tous ceux qui ne demandent à la SF que de l'aventure et se moquent pas mal de philosophie, et ceux qui saisissent mal le concept même de métaphysique. S'y sont greffés d'autres débats, parfois très vifs et non moins actuels, dont le questionnement intéressant, sur le fait que les livres dûment estampillés « SF » se vendent très mal, alors que les livres de Science Fiction publiés sans cette étiquette, quelle que soit leur qualité, trouvent leur public. Le fait est par relevé par le même Serge Lehman, d'ailleurs: les auteurs les plus intéressants du moment, qu'ils soient français ou non, sont bien souvent des auteurs « transfictionnels », pour reprendre la terminologie de Francis Berthelot, et publiés hors collection.

Bref, la SF en France, atteinte comme d'une sorte de malaise, est-elle en train de perdre la boussole? Est-elle morte? Assurément non. Les auteurs sont toujours aussi nombreux et la diversité des thèmes abordés n'a jamais été aussi grande. Même un de nos anciens premiers ministres vient de s'y mettre avec un roman post-apocalyptique. Les éditeurs se multiplient comme les poissons du lac de Tibériade, au point de ne plus être visibles autrement que sur internet. Par contre, les oeuvres relevant de l'imaginaire publiées par des éditeurs généralistes se vendent très bien, quelle que soit donc leur qualité. Autrement dit, si le genre va mal, c'est vraisemblablement du fait d'une crise interne du fandom, qui ne concerne pas ou peu le lectorat.

Car de dernier trouvera toujours son bonheur. Les lecteurs de Fantastique oscilleront en toute liberté entre Marc Lévy et Mélanie Fazi, ceux de Science Fiction entre Bernard Werber et Thomas Day. Il y en a pour tous les goûts, et ça n'est pas prêt de s'arrêter.

De quoi peut-on se plaindre alors? Que le procès en dissolution du genre (l'expression est de Gérard Klein dans un article de la revue Europe en 1977) dans la littérature générale est sans doute perdu. Est-ce un bien? Ou un mal? Voyons donc ce qui se fait ailleurs pour tenter de répondre à cette question.

Notre domaine étant la Russie, c'est bien évidemment sur ce pays que va se porter notre analyse (un bien grand mot pour la petite étude qui va suivre).

Paradoxalement, la chronologie de la SF et de l'Imaginaire russe nous semble presque similaire à celle de ses homologues français: après avoir connus une riche littérature avant la Seconde Guerre mondiale, celle-ci décline, puis se retrouve à nouveau vivifiée après-guerre, d'abord par la publication des oeuvres d'Ivan Efremov, mais aussi et surtout par la traduction de quelques oeuvres anglo-saxonnes marquantes, comme les Chroniques martiennes de Ray Bradbury. Et tout comme en France, l'impact de ces oeuvres colorées va être décisif. Un changement radical de ton et de thèmes va se faire. Avant l'avènement définitif de Staline, l'Imaginaire appartenait à des auteurs capables d'écrire sur tous les thèmes, dans tous les genres, avec le même brio (qu'on pense à Evguéni Zamiatine, à Alexeï Tolstoï, à Andreï Platonov, à Valeri Brioussov, à Alexandre Grine et surtout à Mikhaïl Boulgakov, tous capables d'oeuvrer dans la Science Fiction, le Fantastique, le roman historique, le roman de moeurs, etc.). Il faut bien noter que la situation était rigoureusement la même en France: aucun des auteurs d'avant guerre ne se serait cantonné à un seul genre. Après 1956 il rare de trouver des auteurs de Science Fiction capables d'écrire ou souhaitant écrire autre chose. Tout comme en France, le genre s'enferme sur lui-même. Pourtant la période 1956-1968 est considérée comme l'Âge d'Or de la Science Fiction soviétique. C'est sans doute vrai pour les idées, qui se renouvellent considérablement, ça l'est sans doute moins pour la question de l'ouverture d'esprit littéraire. Les frères Strougatski sont alors réellement les seuls à pouvoir être lus par tous types de publics. L'inverse est aussi vrai. Le seul auteur de littérature générale ayant à notre connaissance écrit de la Science Fiction est le Kirguiz Tchinguiz Aïtmatov (qui écrivait souvent en russe, notamment pour ses romans d'anticipation). Cet Âge d'Or va se clôturer par la fameuse querelle des "Physiciens" et des "Lyriques", les Physiciens préférant l'anticipation technique à court terme, dans la stricte orthodoxie du régime, les Lyriques ne se donnant pas de limite. Officiellement, les Physiciens vont gagner. Mais à l'aube des années 1980, les rares auteurs sérieux, regroupés dans les séminaires dont nous parlions dans un article précédent, recentrent bien souvent leur propos à la Terre d'aujourd'hui, ou bien à l'Homme: la doctrine du lien entre l'aventure spatiale et la Science Fiction bat sérieusement de l'aile et l'espace n'est plus guère une source d'émerveillement. Nous sommes dans le domaine des Physiciens, dans l'anticipation souvent à court terme, mais appliqué aux sciences humaines. Nombre d'auteurs seront d'ailleurs finalement tentés par la littérature dite générale, ou par un détour vers des genres dit plus réalistes comme le polar.

Avec la Perestroika, la situation va à nouveau changer, et là encore, le facteur essentiel va être la traduction massive d'oeuvres anglo-saxonnes. Là encore, l'Imaginaire russe va être tenté de se calquer sur le modèle essentiellement américain. La Fantasy fait une entrée en masse, les space operas reviennent. Est-ce pour autant que l'on va se retrouver avec un genre cloisonné, ghettoïsé? Certainement pas. Le mot Naoutchnaïa Fantastika (« Fantastique Scientifique », c'est-à-dire Science Fiction), va tout simplement perdre son Naoutchanaïa, et l'Imaginaire russe est de nos jours simplement présenté sous l'étiquette de Fantastika: « Fantastique ». Le terme regroupe tout: SF, Fantastique, Fantasy, etc., et si ces sous-genres existent bien entendu toujours, aucune barrière tangible ne les sépare. Il n'existe pas réellement de collection purement dédiée à l'un d'entre eux. Et les mêmes auteurs vont oeuvrer aisément dans les trois, ou même aussi faire du thriller, du polar, du roman historique. L'un des cas les plus intéressants étant celui de Henry Lion Oldie, auteurs capables de se lancer aussi bien dans une vaste fresque de Fantasy (La Voie de l'épée) que dans un space opera vertigineux (la trilogie Oecumène) ou encore dans des romans historiques à intrigue fantastique (Les Parias du 8e commandement, ou La Geste de Peter Sladek). Une de leurs nouvelles que nous avons choisies pour être au sommaire de Dimension Russie, qui paraîtra en 2010, réussi le tour de force d'être parfaitement inclassable: ni fantastique, ni de Fantasy, ni de Science Fiction. Ou bien les trois à la fois.

La barrière avec la littérature dite générale n'existe pas plus. Car la Russie s'est souvenue de ses racines. Les auteurs de cette littérature dite blanche qui ne font aucune incursion dans le domaine de l'Imaginaire sont rares. La plupart des « classiques » modernes s'en sont mêlés, et souvent avec vigueur et efficacité: Vladimir Sorokine, Viktor Pelevine, Tatiana Tolstaya, Dmitri Lipskerov et d'autres. Autant de grands auteurs qui sont tous publiés en France en littérature générale, et qui comptent tous un ou plusieurs romans de Science Fiction ou de Fantastique à leur compteur. Et ces incursions dans nos genres de prédilections sont loin d'être ridicules: ce ne sont pas pas des essais de novices qui accumuleraient les poncifs du genre. Ils ont du bagage, de la réflexion derrière eux. Mieux encore, leur cote auprès des fans est loin d'être négligeable. Il n'y a pas ce mépris que l'on peut souvent observer en France pour les oeuvres publiées hors collection.

La situation est-elle pour autant idyllique en Russie, pays où l'on prônerait l'amitié entre les genres littéraires? Non. Car aucun des auteurs « grand public » mentionnés ci-dessus n'a écrit, ni n'écrira d'oeuvre se plaçant dans un monde de Fantasy pure. Aucun n'écrira de space opera. Car tous considèrent l'Imaginaire comme le miroir déformant (le plus souvent pour mieux en faire ressortir les défauts) de notre monde. Leurs jeux de l'esprit ne sont pas gratuits. C'est en ce sens qu'il existe là-bas aussi une différence bien réelle.


Cette note sera partiellement recyclée dans le paratexte de notre Dimension Russie à paraître.

Pour l'intégralité des débats actuels, voir les forums d'ActuSF, du Cafard Cosmique et du Bélial'.

Quelques points de vue externes importants:

La critique de Roland C. Wagner à la préface de Serge Lehman, sur le blog de Bifrost.

La critique de Sylvie Denis au reste de l'anthologie, sur le même blog.

Celui de l'illustrateur et auteur Daylon.

Celui du jeune philosophe Bruno Gaultier, alias Systar.

Et surtout celui de l'auteur Fabrice Colin.

Commentaires

Cette présentation du cas russe donne à penser; merci Patrice pour ce panorama.

(par contre, "jeune philosophe": tu m'en donnes peut-être beaucoup, là!)

Écrit par : Bruno | 08.11.2009

Salut Bruno,

Attention, nous sommes deux!

Sinon, pour le "jeune philosophe", ma foi si: tu ne fais pas qu'enseigner. Tu mènes tes propres recherches et même si pour l'instant c'est plus par le biais de publications sur internet, cela n'en diminue pas moins le mérite.

Patrice

Écrit par : Patrice | 08.11.2009

Oups, toutes mes confuses à Viktoriya! (mais comme c'est toi Patrice qui interviens sur les forums, ça m'a induit en erreur.)

Recherches: oui, peut-être un bien grand mot. Disons que comme je lis plein de choses variées en même temps, elles influent les unes sur les autres.
La découverte d'un philosophe pour lui-même va réapparaître dans mon approche de la SF, la lecture d'un polar va me donner des idées de développement philosophique en cours, ou autre...

Et la métaphysique dans la SF russe, au fait? ;-)
(ça paraît tellement évident, rien qu'à penser à Stalker (Tarkovski et Strougatski...)

Écrit par : Bruno | 08.11.2009

Salut Bruno,



Vaste programme. Nous n'avons pas vraiment tenu à répondre sur cet aspect là car une note de blog n'y suffirait clairement pas.
Mais bien sur, il y a pas mal de choses. Paradoxalement, ça n'est pas Stalker qui me vient à l'esprit, en tout cas pas le roman (le film, par contre oui), car le roman s'intéresse plus aux aspects sociologiques liés au passage des ET qu'à l'aspect métaphysique en lui-même, qui n'est qu'effleuré.
Il y a beaucoup plus de choses à dire sur les Abramov et leurs "Cavaliers de nulle part": non seulement leurs ET sont inintelligibles, mais ils s'amusent à recréer des pans entiers de réalité. Dans quel but? Nul le sait. Quant à Emstev et Parnov, le simple fait que leur unique roman traduit en français s'intitule "L'Âme du monde" incite à se replonger dans Platon et ses commentateurs. Mais c'est un roman difficile, comme l'a écrit Philippe Curval. Un truc étrange. Dans les modernes, on trouve aussi des choses, évidemment. La structure de l'univers dans "Oecumène" des Oldie laisse à réfléchir (et il faudrait un jour traduire ce monstre!). Loguinov, dans "Le Dieu aux multiples mains du Dalaïne", dont nous avons parlé ici, essaie de mettre en place une société humaine issue d'une cosmogonie totalement différente de la notre. Bref, plein de choses à explorer. Mais il faut du temps.

Écrit par : Patrice | 09.11.2009

Tout ça étant parti de l'article en deux parties que je partage avec Sylvie (j'allitère, c'est le matin), je me sens un tantinet obligé de répondre.

Qu'est-ce que c'est que cette histoire de gens qui "ne demandent à la SF que de l'aventure" ?

Comme s'il n'y avait pas d'autre option en SF que l'aventure et la philosophie. Brunner doit se retourner dans sa tombe.

'tain, c'est quand même hallucinant d'écrire des trucs pareils.

Ensuite, il y a une différence entre railler ceux qui n'ont que la philo à la bouche et "se moquer de philosophie", comme tu dis. Mais c'est vrai que certaines nuances ne passent pas très bien.

Enfin, et c'est là un point sur lequel je tiens à insister, si la définition contemporaine de la métaphysique était ignorée de certains, ce n'était pas mon cas lorsque j'ai écrit la critique.

Accessoirement, je n'ai pas non plus été "choqué" par la préface de Lehman, je l'ai juste trouvée vague, fumeuse, tirée par les cheveux et contre-productive en ce sens qu'elle rajoute de la confusion au lieu d'en enlever.

En y réfléchissant bien, je ne me souviens pas de réactions suggérant que quiconque ait été choqué par la préface. Tu as des liens ?

Écrit par : RCW | 09.11.2009

Salut Roland,

Certes, le terme "choquer" est exagéré. Par contre, tu ne peux le nier, il y a bien des gens qui n'attendent de la SF que de l'aventure, du dépaysement, et pas de la réflexion sur "notre monde noir à nous". Et ils s'expriment, notamment sur les forums.

Patrice

Écrit par : Patrice | 09.11.2009

Ouaip, mais comme le fait remarquer Onc' Joe sur ActuSF, on n'a guère vu ces gens-là lors des discussions et chamailleries autour de la méta-préface.

Écrit par : RCW | 09.11.2009

Le clivage entre la littérature de l'ailleurs (SF du futur lointain et de l'espace, SF imaginaire et créative, fantasy) et celle de l'ici ( anticipation à court terme et SF littéraire) me paraît très pertinente. D'ailleurs peu d'auteurs ont été capable d'écrire les deux. Les seuls noms qui me viennent à l'esprit sont Silverberg, Brunner et Dick qui ont fait aussi bien dans l'ailleurs que dans l'ici. Mais cela reste des exceptions dans un monde où l'on doit être d'un coté de la frontière et où il est mal vu de faire le grand écart.

Écrit par : Fabien Lyraud | 09.11.2009

Pour une autre manière de prendre au sérieux la SF, en l'occurrence du côté de sa dimension politique, voir aussi http://yannickrumpala.wordpress.com/category/science-fiction-et-theorie-politique/

Écrit par : ~:-) | 13.12.2009

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