15.08.2009
Vladimir Sorokine - Journée d'un opritchnik: une critique
Nous vous l'avions déjà promise il y a longtemps, mais tout vient à point à qui sait attendre. Voici donc notre critique de la Journée d'un opritchnik, de Vladimir Sorokine.

Quoi de plus normal jusqu'ici dans une monarchie? Sauf que cette monarchie-là est tout sauf une monarchie éclairée. Bâtie sur un nationalisme puissant, elle pose une chappe de plomb sur la population. Et les interdits sont nombreux, à commencer par l'interdiction de jurer ou de proférer des obscénités. Tout est réglementé dans la vie des gens, y compris les choix alimentaires, qui se limitent à deux versions de chaque produit.
Vladimir Sorokine nous permet d'entrevoir cette situation par le biais d'un regard particulier, celui d'un opritchnik. Le récit est donc à la première personne, mais n'est pas pour autant le texte d'un journal personnel: tout apparaît comme s'il s'agissait d'un instantané des pensées de notre homme. Et cet homme-là est terrible. Il est un fanatique de la pire espèce, concluant régulièrement ses phrases par des "Et loué soit Dieu!", il vénère son Patron comme un chien vénèrerait son maître, il adore son souverain, et pire encore, sa souveraine, dont il sait pourtant qu'elle aime à mettre les officiers de sa garde dans son lit, qu'il aimerait bien partager d'ailleurs, fasciné qu'il est par les formes plus que généreuses de celle-ci.
Car notre homme, en plus d'être un fanatique, et aussi un pervers sans même sans rendre compte. Ainsi la liquidation d'un haut aristocrate se fait selon un procédé systématique, et particulièrement efficace: l'homme est pendu, sa femme violée par toute l'équipe, et les enfants, s'ils se laissent prendre, envoyés à l'orphelinat. Quand aux biens, ils sont partagés entre les opritchniks, qui ne se privent jamais quand il s'agit de se servir et de s'enrichir. Le tout bien sûr, pour rendre service à l'Etat. Car ce brave Komiaga, c'est son nom, est persuadé, quoi qu'il fasse, d'agir pour le bien de l'Etat.
On devine bien sûr là dessous un portrait des actuels tchékistes, les membres du FSB, dont on sait bien que, tout en étant au service personnel de Vladimir Poutine, ils ne se privent pas pour se servire dans les bien privés qu'ils peuvent être amenés à confisquer. Les luttes internes entre les différentes organisations étatiques (douanes, fisc, etc.) que décrit Sorokine ne sont qu'un décalque de ce qui se fait en réalité.
Mais Sorokine va au-delà du simple travestisment de la réalité. Car chez lui la Science Fiction n'est pas qu'un prétexte. Son livre grouille de petites inventions sur ce que pourrait être notre futur. Des inventions en matière de géopolitique, par exemple: la Russie s'est construite une Grande Muraille Occidentale, pour se séparer de l'Europe corrompue et peuplée seulement de cyberpunks dégénérés (on dit toutefois que le Souverain aurait interrompu les livraisons de gaz par le troisième gazoduc, au prétexte que "ces écrase-merde d'Européens - pas si dégénérés que ça finalement - ont arrêté de fournir du château-lafite à la cour", p. 225). Par contre, les relations avec la Chine sont particulièrement ouvertes, et pour cause: tout, absolument tout (même la nourriture) vient de Chine, devenue une bonne fois pour toute le grand atelier du monde. Et les Chinois ne font pas qu'exporter leurs produits, ils s'exportent aussi et colonisent des territoires entiers de la Russie orientale. Mais les Russes, drappés dans leur nationalisme anti-occidental, laissent faire, sans même se rendre compte qu'ils sont devenus les valets de la Chine.
Au niveau technologique, Sorokine n'est pas en retard non plus, mais ses trouvailles restent discrètes car il n'emploie jamais l'arsenal du vocabulaire science-fictif à la mode: on utilise des drogues que l'on devine nanotechnologiques sans que cela soit dit; les serveurs des restaurants sont des "transparents": des hologrammes? Sans doute. Mais tout ceci est devenu tellement ancré dans le quotidien de ces gens que dévoiler le pourquoi du comment reviendrait à la même chose que de parler de nos jours d'une "télévision fonctionnant à l'électricité", par exemple.
Journée d'un opritchnik est donc un authentique et remarquable roman de Science Fiction, et pas seulement une féroce satire sociale et politique. A ce titre, sa parenté avec la production française des années 1970-début 1980 est patente. On peut penser aux nouvelles publiées dans Alerte! chez Kesselring, ou au Jean-Pierre Andrevon de Ne coupez pas! (1986, La Découverte). Le propos y est tout aussi violent, engagé, mais prête tout autant à la réflexion.
12:01 Publié dans (aut.) Vladimir Sorokine, (éd.) Editions de l'Olivier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : sorokine, Сорокин



Commentaires
Et quid du "Lard Bleu" ? Complètement déjanté mais aussi autant de clins d'oeil à l'histoire de l'URSS. Pas étonnant qu'il ait été poursuivi mais quel régal !
Ecrit par : Jack | 07.09.2009
Ma foi, "Le Lard bleu" suivra, bien évidemment. De même que "La Glace". Patrice
Ecrit par : Patrice | 08.09.2009
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