21.06.2009

L'Île habitée - le film: une critique

Il nous aura fallu du temps pour livrer ici notre propre avis sur le film L'Île habitée, adapté du roman du même nom d'Arkadi et Boris Strougatski, surtout après avoir essayé de donner une synthèse des différents avis jusqu'ici exprimés en Russie; mais nous tenions à avoir aussi le deuxième volume (puisque le film est en deux parties) pour voir l'ensemble en un tout cohérent.

Résumons un peu l'histoire. Maxime Kammerer est un jeune homme qui vit sur une Terre du futur qui semble être un véritable paradis. Lui-même est, de ce fait, une sorte de surhomme, pas nécessairement plus intelligent qu'un autre, mais physiquement quasi-invulnérable et doté des meilleures connaissances scientifiques. Un jour qu'il est dans l'espace à bord d'un petit vaisseau, il subit une avarie qui le force à s'écraser sur la planète Sarakch, une planète jusqu'ici non-explorée. Et le voilà qui découvre un Etat dont l'organisation politique se rapproche du fascisme, qui peine à se relever d'une guerre meurtrière, et surtout qui contrôle ses habitants à l'aide de tours émétrices qui augmente considérablement et artificiellement leur fidélité au régime. Maxime, qui n'a quasiment aucune éducation politique, en bon ingénu qu'il est, se retrouve ainsi soldat dans la Garde de Combat, puis, prenant conscience des actions injustes qu'elle mène, il déserte et rejoint la résistance, avant, en définitive, de chercher son propre chemin et d'essayer d'améliorer la situation de ce monde.

Force est de reconnaître que l'essentiel des reproches jusqu'ici adressés à Fedor Bondartchouk sont injustifiés. Le réalisateur livre ici une adaptation particulièrement fidèle de l'oeuvre des Strougatski. Son film est donc riche en détails signifiants, qui font que l'on peut le revoir avec plaisir et en découvrir de nouveaux aspects. Fidèle, Bondartchouk l'est aussi avec l'esprit de l'oeuvre. Et c'est là un paradoxe: alors qu'il est lui-même un admirateur de Vladimir Poutine, il livre un film qui se pose en étonnante allégorie de la Russie actuelle, un empire sur le déclin, qui a perdu ses anciens Etats dépendants et qui cherche malgré tout à survivre dans un orgueil mal placé.

Cette fidélité a été aussi jusqu'à respecter des détails pourtant difficilement transposables à l'écran, ainsi l'horizon courbe qui caractérise ce monde. Dû à une atmosphère particulière à l'indice de réfractométrie négatif, il fait que les habitants de Sarakch croient vivre sur un monde en forme de coupe. De même, le ciel, dont la luminosité donne presque mal aux yeux, leur est définitivement opaque: ils n'ont aucune idée de ce qu'est une étoile.


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Lui et ses scénaristes, les époux Diatchenko, ont aussi poussé la fidélité jusqu'à chercher des éléments qui ne se trouvent pas dans ce roman, mais dans d'autres appartenant aussi à l'univers du Midi. Par exemple, les vaisseaux spatiaux des Strougatski sont semi-vivants, ce que Bondartchouk a rendu par une image (hélas furtive) surprenante:


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Le choix des acteurs, lui aussi souvent critiqué, est en fait particulièrement pertinant. Ainsi, Maxime, campé par Vassili Stepanov. On a parfois écrit que Stepanov n'avait pour lui qu'une gueule de bellâtre. Pourtant il colle particulièrement bien dans un rôle d'ingénu parfait.
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Autres acteurs surprenants, Ioulia Snigir (Rada Gal) et Fiodor Bondartchouk lui-même (le Procureur). Ioulia Snigir arrive à faire vivre un personnage à la base particulièrement fade en lui donnant un charme fou; alors que Bondartchouk fait un Procureur très humain, avec ses qualités et ses défauts. Il est sans doute le personnage le plus intéressant du film.
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Enfin, pour assoir sa mise en scène, Bondartchouk et son équipe ont volontairement fait appel à des influences issues de grands films ou de grands réalisateurs de Science Fiction.
Ainsi, à Terry Gilliam et son Brazil ou son Armée des 12 singes:
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De même, les scènes urbaines sont un hommage à peine masqué au Blade Runner de Ridley Scott:
BladeRunner1.jpg
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Enfin, on y a ajouté un zest de Clive Barker (avec le personnage de Sorcier):
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Et pour bien faire, une touche de Matrix dans le combat final:
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Mais Bondartchouk ne se contente pas de copier ses maîtres: il reprend tous ces éléments et les fait fondre dans un même moule qui donne en définitive une oeuvre unique, certes pas novatrice dans sa mise en scène, mais efficace et intelligente. Alternant scènes calmes et passages d'action, il ne laisse pas le temps au spectateur, malgré la durée totale de 3h53, de s'ennuyer, l'action allant crescendo jusqu'à une scène finale très longue mais ébouriffante, qui certes doit beaucoup à Matrix, mais en bouscule largement les codes. Ici, nous n'avons pas le droit à la traditionnelle scène où l'un des deux combattant affiche un remarquable sang froid. Les deux protagonistes, tous deux sûrs de leur bon droit, se laissent aller à une fureur dévastatrice.
On notera pour finir le soin constant apporté aux décors et aux costumes, superbes, et là encore à la richesse de détails de l'environnement. Seul bémol: la musique, banale, voire même hideuse. Fort heureusement, nous n'avons pas là un film hollywoodien: la dite musique n'est pas omniprésente.
L'Île habitée s'avère donc être, à défaut d'un chef d'oeuvre, un très bon film, sans doute le meilleur film de Science Fiction réalisé depuis longtemps.
Il ne reste plus qu'à le diffuser en France!

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